1. Petite note d’orientation.

À première vue, la colonisation est un fait historique qui parait presque révolu au sens politique. Le colonialisme, l’idéologie qui justifie la colonisation, c’est-à-dire, en première définition, la domination politique d’un État sur des populations et des territoires qui lui sont extérieurs, est jugé massivement obsolète. Cette critique philosophique semble unanimement acceptée. Après la deuxième guerre mondiale, cette critique s’est accompagnée de rapports de force favorables : elle a conduit à une traduction juridique dans le droit international. La colonisation est devenue illégale.

La décolonisation est le processus historique qui a permis de mettre fin à la colonisation, essentiellement le fait des métropoles européennes. Elle a exigé la lutte, souvent armée, pout arracher les leviers de l’indépendance politique. Les nouvelles configurations sont diverses selon les processus historiques spécifiques de décolonisation.

En Belgique, depuis le 30 juin 1960 et l’indépendance du Congo, les choses peuvent paraître dites. Plusieurs responsables politiques belges en appellent alors à laisser le passé derrière. Un passé qu’il conviendrait de lire avec sérénité et apaisement, qui ne pourrait en aucun cas interférer avec le présent. En débattre depuis serait d’office un anachronisme qui travaillerait nécessairement dans le sens d’une instrumentalisation idéologique. Dodo. La grosse saucisse [1] : « C’est plus complexe ! » [sous-entendu : « abruti !] Il faudrait « nuancer, chercher l’équilibre entre les bons et les mauvais aspects ». Ultime argument : « laissons les historiens travailler calmement sur la question ! » L’amnésie pour les populations, le gros pull gris élimé et la poussière des livres pour les historiens. Point. La page serait tournée. Le problème, c’est que la suivante serait restée blanche.[2]

 Repartir d’une page. Blanche ?

Et pourtant. Pourtant, de nombreuses personnes vivent leur révolte aujourd’hui. Tout juste 60 après que les aînés ont arraché l’indépendance. Beaucoup sont les descendants de personnes qui ont vécu sous la domination coloniale ou la décolonisation : ils ont hérité et nourri des questions, des blancs et non-dits[3], des sentiments et ressentiments. La psychologie sociale étudie ce besoin de comprendre, un besoin d’intelligence et de vérité qui appartient au principe de vie.

En 2020, l’actualité nous rappelle que la décolonisation des esprits n’est pas si aboutie que ce que les vainqueurs de l’Histoire, un « nous » certainement trop peu inclusif, le prétendent. La responsabilité de ce silence, ce blanc de l’histoire qui recouvre la recherche qui a pourtant largement étudié les faits, cet effacement de la mémoire par trop d’institutions belges, est écrasante. Il se reflète dans la mémoire collective très sélective qu’elles façonnent dans une version officielle mâtinée très fadement. C’est là l’enjeu, nous rappellent une sacrée brochette d’historiens[4]. L’historiographie belge et congolaise, mais aussi internationale, a étudié considérablement les périodes coloniales. Les enseignements généraux font large consensus au sein de la communauté scientifique. C’est donc au niveau de ce que nous voulons collectivement retenir et transmettre qu’une forme de déni se situe.

Les moyens de défense employés pour justifier ce déni collectif sont parfois d’apparence honteusement ridicules. Ils dévoilent toute l’impréparation à débattre ouvertement sur les responsabilités d’un État dans le temps long. Ils dévoilent toute la nécessité active des quelques tributaires de privilèges et mémoires minoritaires à organiser le silence et à laisser les statues du siècle passé tenir lieu de discours dans l’espace public. Une forme d’injonction à taire qui se heurte de front et de pierre à l’exigence critique clamée partout dans une Belgique qui se veut démocratique.

Serait-il que le colonialisme se soit là aussi transfiguré, son esprit déplacé et dissimulé dans une domination culturelle qui entretient les rapports inégaux ? Le colonialisme aurait-il muté en avatars et endossé d’autres costumes ? Avec la domination économique, l’hégémonie culturelle est certainement une caractéristique essentielle majeure du néocolonialisme[5]. Ça peut sembler une évidence mais qui n’est pas dite assez. Le néocolonialisme est un concept qui trouve ses racines dans les années ’50, dans le giron anticolonialiste de Frantz Fanon et J.-P. Sartre. Il entre dans le champ politique quand le président ghanéen Kwame Nkrumah l’utilise dans un discours de 1965 pour critiquer « l’échange inégal » dans le cadre des marchés internationaux régis par le libéralisme économique. L’article existe dans les éditions de l’encyclopédie Universalis (depuis au moins 1989) et légitime une notion politique qui est citée dans le référentiel de base du cours d’histoire (1999). Pourtant, l’appui sur cette notion situerait radicalement à gauche du spectre politique. Les adversaires du décolonialisme prétendent que l’emploi de cette notion délégitimerait aujourd’hui celleux qui l’utilisent. Mécanisme de défense pour désamorcer tout le potentiel critique qu’iels ne veulent pas voir s’appliquer à leurs intérêts et identités propres[6] ?

–> Lire toute la note d’orientation: (néo)colonialisme note d’intention CNAPD


[1] Se dit d’un tube convenu trop joué en jazz, propice au bœuf.

[2] Formule empruntée à quelque auteur dont je n’ai pu retrouver la m/paternité.

[3] Exemple appliqué à l’Algérie postcoloniale : Karima Lazali, Le trauma colonial, Paris, 2019.

[4] https://plus.lesoir.be/307401/article/2020-06-16/carte-blanche-ninstrumentalisez-pas-les-historiens-dans-le-debat-sur-le-passe

[5] Jacques AUSTRUY, « NÉO-COLONIALISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/neo-colonialisme/

[6] Exemple du Figaro. Notez l’utilisation des guillemets et l’usage du concept à destination critique de la Chine, cet Autre menaçant. : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/09/30/01011-20090930FILWWW00431-l-afrique-inquiete-d-un-neo-colonialisme.php

 

 

 

 

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Alix André

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