Ringo Guzman et Ophélie Ingarao, bénévoles chez Arlac, nous recevaient en juillet dernier. Ils nous parlent des luttes menées en Amérique Latine, principalement leur soutien aux luttes populaires et au projet de l’ALBA, mais aussi de la manière dont ces luttes peuvent faire écho dans les combats que les Européens ont aujourd’hui à mener.

Comment est née l’association?

Dans les années 70 et 80, l’immigration était essentiellement politique, résultat des dictatures en Amérique latine. Dans les années 90, des exilés de différents pays d’Amérique Latine et des belges d’origine italienne se rassemblent pour former l’association ARLAC, Association des Réfugiés Latino-Américains et des Caraïbes. Les belges de cette association sont actifs dans le mouvement chrétien et ont souvent vécu quelques années en Amérique Latine. Les activités de l’association sont des activités de soutien aux luttes démocratiques, des soirées d’information, des récoltes de fonds pour les mouvements de résistance actifs en Amérique Latine, des conférences, toujours empreintes de militantisme. A l’époque, il y avait beaucoup d’organisations très puissantes actives sur le terrain des luttes sociales et démocratiques en Belgique, mais Arlac est la seule encore existante aujourd’hui.

Comment a-t-elle évolué ?

Des exilés de cette époque, beaucoup sont rentrés au pays, d’autres ont cessé de militer après s’être fait une place au sein de la société belge. De plus, la fin des dictatures militaires en Amérique Latine a conduit l’association à se ré-orienter sur les luttes contre le néolibarlisme et pour mettre un terme au lourd héritage des dictatures. Le néolibéralisme de l’époque prend étrangement les mêmes traits que l’austérité maintenant en Europe. Ce qui se faisait couramment en Amérique Latine, tel que la suppression des acquis sociaux, les privatisations,… prend forme à grande échelle partout en Europe.

Dans les quartiers populaires en Amérique latine, les gens se sont organisés et ont développé des formes créatives d’organisation et de travail pour faire face à la pauvreté grimpante (recyclage, coopérative, réappropriation d’usine, …). De nouveaux acteurs (comme les indigènes) et de nouvelles problématiques (comme le respect de l’environnement) sont apparues. Dans certains pays, ces mouvements ont pu se rassembler et accéder au gouvernement. Dans les autres pays, le processus reste en cours. Partout en Amérique Latine, la lutte continue. C’est un seul et complexe front, dont le but est d’atteindre l’indépendance et de mettre fin au système de démocratie représentative telle que nous le connaissons. Les pays de l’ALBA (Alliance Bolivarienne des Amériques) tentent de donner une alternative au néolibéralisme, en se basant sur ces mouvements populaires et sans faire de concessions sur le bien-être social et la destruction du tissu productif.

Les mouvements sociaux en Europe peuvent apprendre beaucoup de l’expérience latino–américaine. Les acteurs de changement seront les mêmes et devront répondre à la question  « comment changer la société capitaliste en crise ? ».  Il n’y a pas une seule bonne réponse, mais l’Amérique Latine et l’ALBA montrent une direction possible.

Comment fonctionne l’association au quotidien ?

Arlac a toujours fonctionné sur une base bénévole et militante. Nous travaillons au respect des droits de l’Homme et de l’environnement via le soutien aux luttes populaires, au partage et à la valorisation des cultures du continent sud-américain et au soutien du processus de l’ALBA que nous voyons comme une alternative au néolibéralisme et au néocolonialisme. Aujourd’hui, Arlac fonctionne grâce à son noyau dur composé de 7 militants et grâce au soutien ponctuel de nombreux sympathisants.

Nous avons un agenda de base, un peu comme une colonne vertébrale, répondant aux dates clés pour l’Amérique Latine : La commémoration du coup d’Etat au Chili, la journée de la terre, les luttes paysannes, la journée des résistances indigènes… Dernièrement s’est ajoutée à notre agenda la date anniversaire de la disparition du Président Hugo Chavez, qui prend peu à peu forme de journée contre l’impérialisme et commémoration du combat du Président Chavez et des valeurs qu’il portait. Pour chacune de ces dates, nous tentons d’organiser un événement public, permettant aux habitués de se retrouver, de se rappeler et aux nouveaux d’apprendre, de découvrir. Ceci avec pour seul et unique objectif de maintenir vive la mémoire et de tirer apprentissage des expériences du passé. Nombre des combats menés à l’époque, nombre des valeurs défendues restent des luttes encore actuelles : Le droit à la terre et le droit à la protection de celle-ci, la décolonisation, les libertés syndicales… Nous suivons également la question colombienne et aujourd’hui, soutenons le processus fragile des négociations de paix entre les FARC-EP et le Gouvernement Colombien.

Ensuite, selon l’actualité nous répondons aux sollicitations des mouvements populaires ou organisons des évènements afin de diffuser l’information, faire connaître les évolutions dans tel ou tel domaine. Par exemple, l’actualité au Mexique a mobilisé énormément notre organisation ces dernières années : depuis notre campagne aux côtés de Belgicanos (présent sur facebook) en 2012 jusqu’à aujourd’hui pour la campagne de restitution en vie des 43 étudiants d’Ayotzinapa.

Nous avons également répondus présents à l’appel de la UDAPT qui regroupe les 30 000 personnes affectées par la multinationale pétrolière Chevron Texaco en Equateur et l’équipe légale qui porte le cas en justice. Malgré le fait qu’ils aient gagné le procès contre la multinationale devant plusieurs Cours, celle-ci refuse de payer l’amende. La lutte contre Chevron menée par la UDAPT est internationale et nous la soutenons depuis la Belgique, siège de l’EU. Obliger Chevron à payer et Informer le monde entier de la victoire des citoyens contre la multinationale, prouverait au monde que le pot de terre peut vaincre le pot de fer. C’est faire jurisprudence dans la lutte contre l’impunité des multinationales. C’est un combat qui prend tout son sens, surtout depuis que nous avons appris l’existence du TTIP et surtout, de la clause ISDS qui donnera tout le pouvoir aux multinationales.

Enfin, nous ne pouvons faire abstraction de la scène politique et sociale en Belgique. Nous sommes tous victimes des politiques néo-libérales de l’EU et de ses valets nationaux et pour cela Arlac se mobilise en faveur de nombreuses luttes locales. Arlac est notamment membre du collectif LxR (Latinos pour la Régularisation), mais aussi des plateformes Alliance D19-20 et No-Transat contre le Traité transatlantique. Nous nous joignons également à toutes les manifestations syndicales en Belgique pour la préservation de nos acquis sociaux et contre les réformes du Gouvernement belge.  Enfin, indirectement et par le biais de ses membres engagés, nous sommes investis dans les alternatives de consommation et privilégions le circuit court en agriculture raisonnée, tant pour les producteurs et la terre que pour le consommateur et son droit à l’alimentation de qualité et accessible.

De manière générale, notre lecture est globale. Les luttes sont interconnectées et s’inscrivent dans une dynamique de Solidarité Internationale. Soutenir les affectés de la UDAPT contre Chevron Texaco c’est contribuer à notre échelle à la lutte contre l’impunité des multinationales. C’est important pour eux mais aussi pour nous quand on sait que la Commission européenne signe des traités à «tour de bras » (TTIP, TSCG, TISA, CETA).

Dans les années 80, l’Amérique Latine a été soumise aux Plans d’Ajustement structurels imposés par le FMI en échange de prêts. Le peuple s’est mobilisé et des gouvernements progressistes ont été mis en place. A titre d’exemple, l’Argentine et l’Equateur ont renégociés leur dette distinguant la part légitime et la part illégitime … Ce que vivent les peuples d’Europe aujourd’hui soumis à l’austérité est comparable à ce qu’ont vécu les peuples d’Amérique Latine. Il est important d’apprendre de l’histoire et d’en tirer enseignement. Ainsi Arlac tente-t-elle de faire connaitre ces luttes en Belgique, par exemple, la lutte de Piqueteros en Argentine qui a mené à la récupération de nombreuses entreprises par les travailleurs sous formes de coopérative. Nous avons beaucoup à apprendre des luttes populaires d’Amérique Latine.

Sur quoi vous focalisez-vous en 2015 ?

Le temps passe vite, nous sommes déjà à la moitié de 2015 ! Disons pour ce qu’il reste de 2015 et pour 2016.

– Le soutien au processus de l’Alba
– Les 43 étudiants disparus de Ayotzinapa au Mexique
– La lutte contre les politiques néo-libérales en Belgique et en Europe (TTIP notamment)

Comme dit précédemment, nous travaillons aux côtés des Belgicanos depuis 2012. Nous nous sommes retrouvés autour de la lutte contre la fraude aux élections à une période où le Mexique vivait une époque déjà difficile empreinte de féminicides, de corruptions, de narcotrafiques, de disparitions forcées, deprisonniers politiques… Depuis nous luttons ensemble contre l’impunité du Gouvernement Mexicain et principalement pour la restitution en vie des 43 étudiants d’Ayotzinapa au Mexique le 19 septembre dernier.

Aussi, nous sommes un des membres fondateur du Comité Belge de soutien à l’Equateur face à Chevron-Texaco (présent sur Facebook), lui-même membre de la Red Europea de apoyo a la UDAPT¹. Ici, nous luttons en soutien à la UDAPT et au gouvernement Equatorien contre Chevron Texaco. Nous intervenons auprès de la société civile mais profitons également de notre rôle stratégique en Europe pour alerter les décideurs politiques. Vous n’avez surement pas raté les panneaux dans tous les endroits stratégiques de Bruxelles, aéroports, gares, faisant la bonne publicité de Chevron et le présentant comme soucieux de l’environnement, comme apportant de l’emploi … Il est important que la société civile comme les décideurs politiques sachent que la Multinationale a du sang sur les mains, elle a d’ailleurs été reconnue en novembre 2014, à Davos, vainqueur du Prix Public Eye Award, ce qui représente une condamnation à l’échelle mondiale, reconnaissant l’entreprise, qui opère en Afrique, en Amérique Latine, en Amérique du Nord, en Asie, en Europe et en Australie, comme la plus irresponsable dans le monde.

Enfin, comme dit précédemment, nous participons aux mobilisations locales contre les politiques d’austérité en Europe, et plus spécifiquement en Belgique.

Quelles sont vos prochaines activités ?

Nous venons de commémorer  le 11 septembre chilien. Cette année, nous organisions un événement « L’exil comme Patrie »  en partenariat avec  le Centre d’Action Laïque, Les Amis de la morale laïque-Jette, Zudaka, COMABE et Belmemoire asbl . Il s’agit d’une cantate, « La lumière tronquée », composée par César Guzman en hommage aux victimes du Coup d’État militaire de 1973 et qui était présentée le 11 septembre au Centre d’Action Laïque à Bruxelles à 19h30.

Le 19 septembre, commémoration d’un an de disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa, sous la forme d’une manifestation à la gare centrale. Nous organiserons également un événement le 12 octobre pour la journée des résistances indigènes. Le programme est en cours de négociations ! De plus, nous participons aux actions contre le TTIP les 15, 16 et 17 octobre.

Enfin, la date reste à définir (restez attentif ici) mais un repas de solidarité à la UDAPT sera organisé prochainement.

Arlac a parmi ses membres et sympathisants plusieurs personnes qui ont des talents et souhaitent les partager. Nous avons par le passé organisé des ateliers t-shirts et calicots. Nous prévoyons aujourd’hui de développer des ateliers en tout genre, par exemple à la rentrée nous allons proposer des cours de musique populaire colombienne (accordéon, percussion) avec un professeur de renommée. C’est un nouveau challenge pour nous et nous sommes très heureux de donner l’occasion à ces personnes talentueuses de partager leur savoir faire !

Que faites-vous pour que les citoyens et les hommes politiques vous entendent ?

Arlac a des partenaires en Amérique Latine et lorsqu’ils viennent en Europe défendre leur lutte, nous organisons des rencontres avec les décideurs politiques afin de faire connaitre leur combat. Nous organisons également régulièrement des manifestations devant les institutions. Concernant les citoyens, nous organisons des activités publiques, des formations, nous communiquons sur les réseaux sociaux,  …

Comment peut-on aider, participer activement aux projets et actions de l’association?

Arlac est exclusivement bénévole et un coup de main n’est jamais de trop. De nouvelles personnes, désireuses de réfléchir ensemble, penser ensemble, agir ensemble… C’est ça la réelle richesse pour Arlac. N’importe qui peut selon ses disponibilités venir donner un petit coup de main de temps en temps ou participer à des actions et réflexion de fond, selon ses disponibilités. Mais de manière plus concrète, nous sommes à la recherche d’une aide pour la gestion de notre site internet (à l’arrêt pour le moment).

Pour vous être membre de la CNAPD ça veut dire quoi ?

Nous sommes membres de la CNAPD car nous sommes convaincus que c’est en unissant nos forces avec des structures qui partagent nos valeurs et nos idéaux que nous aurons la possibilité de faire la différence. La Paix et la Démocratie sont évidemment des valeurs essentielles pour Arlac. Ces valeurs sont chaque jour mises à mal et il est de notre devoir de citoyen de nous organiser pour leur défense et préservation ! C’est en nous unissant, en apprenant les uns des autres, en nous renforçant dans nos luttes que nous avons une chance de faire le poids, que ce soit contre le gouvernement Michel en Belgique, contre l’austérité en Europe, pour le respect des droits humains dans l’accueil des migrants, pour la prise en considération de la part de responsabilités de nos pays occidentaux concernant les conflits dans le monde, pour le droit à la vie digne …


¹ Réseau européen de soutien à la UDAPT
Carole Glaude

Carole Glaude

Chargée de communication et réseaux à la CNAPD

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