Télécharger la fiche pédagogique : Fiches A3 domination culturelle et symbolique

Je ne m’appartient pas (complètement) ?…

Mais comment donc tant de gens, tant d’énergie et tant d’intelligence, peuvent-ils accepter de se soumettre à la domination des quelques puissants ? Etienne de La Boétie, au 16ième siècle, expliquait déjà cette vaste réalité par la servitude volontaire. Au-delà du dressage, par l’usage de la coutume et de l’intégration du rapport de force, chaque personne intérioriserait puis finalement accepterait et défendrait son statut de dominé. Soumis et apeuré par l’insécurité de la vie, chacun chercherait servilement à légitimer soi-même et l’abandon de toute éthique humanisante.

Plus tard, au 20ième siècle, Antonio Gramsci, ne voyant pas s’accomplir le message marxiste de la révolution des opprimés du Capital, a cherché à montrer que les dominés le sont au premier lieu parce qu’ils ignorent, utilisent et subissent les catégories mentales qui servent à leur propre domination : les outils de la culture hégémonique. Il reconnaît au passage la séduction du capitalisme qu’il combat : sans usage de la force, en maquillant les chaines en or, ce système parvient à façonner la loyauté durable des masses. Après lui, au tournant postmoderne du siècle, Pierre Bourdieu, qui n’est pas un adepte de Marx, identifie que les victimes du pilote néolibéral du capitalisme contribuent en fait à le renforcer quand ils participent à détruire joyeusement les structures collectives qui tentent de le corriger. Au 21ième siècle, le vernis finit de s’écailler et les contradictions fondamentales du système économique sont évidentes : le marché parfait* est aussi une utopie. Comme les autres, ni moins, ni plus. Mais entretemps – génie du truc ! – nous sommes devenus ce que nous mangions : nous voilà collectivement pieds, poings et méninges liés au règne prophétisé et auto-réalisé de l’individu-roi. Inextricable ? Non. Mais il faut penser cette dépendance devenue insupportablement ontologique.

L’inconscience collective.

Max Weber avait déjà largement exploré le champ de la domination : une autorité qui donne des ordres déterminés qui sont effectivement exécutés. Elle vise la régulation des activités humaines à coups de contraintes et de normes qui sont construites et véhiculées par les stéréotypes chargés de préjugés. Ces instruments de la connaissance reflètent et renforcent une certaine vision du monde. Peu importe la part du vrai, c’est la croyance diffuse en sa légitimité qui va permettre d’actualiser un ordre social, le caractère effectif et matériel de la domination. On comprend alors les efforts des autorités dominantes, souvent impersonnelles, pour convaincre et persuader les individus. Ce processus est suffisamment fort et subtil pour que les dominés valident au final l’ordre social à l’aide des mêmes schémas mentaux qui sont la source de leur oppression. Souvent  bien en-deçà de la conscience. En effet, adopter les postures que le groupe légitime conduit à obtenir davantage de valorisation dans le champ social. Une série de stimuli et de signes de reconnaissance renforcent alors, plus ou moins consciemment, le conformisme de chaque individu.

Le conformisme, ça se fabrique ! Bien sûr la publicité et le marketing* peuvent formater les esprits et générer des comportements de consommation. L’émotion – la peur par exemple ! – est un efficace outil de conformation. Elle accélère le processus personnel et complexe d’intériorisation des codes dominants, aliénation que la psychologie peine encore à expliquer. L’habitus est parfaitement constitué quand les représentations ainsi construites apparaissent comme naturelles, comme allant de soi, comme relevant du bon sens. L’extrême consensus et le radical status quo, perçus comme modérés et sécurisants, interdisent dès lors toute critique constructive de l’épistémè dominant, c’est-à-dire le pensé et le prépensé collectifs. Faire autrement représente un danger. Face au péril, le corps social, sclérosé sur ses acquits et modelé réactionnaire, construit son immunité et phagocyte toute proposition de changement.

Libre*, me dit-on, et pourtant aliéné, je ne serais donc pas le souverain de mes choix. Ma liberté saurait-elle être réelle et complète si je ne suis plus maître de ma réflexion ? Fi ! Il est très désagréable de concevoir que je pense aussi en fonction de schémas de pensée qui me structurent, me traversent, me déterminent. Tout semble alors mouvant et incertain. Et ma capacité à saisir le monde parait insaisissable. Insupportable pour l’esprit rationnel. Mon habitus pèse inconsciemment sur mes représentations du réel et pense à travers moi. Les options de sens que j’adopte sont en effet structurées – au moins en partie ! – par l’héritage, l’expérience et les discours qui ont modelé nos grilles de lecture du monde. Pour la sociologie de la domination, ce processus déterminant conduit à opérer la reproduction sociale.

Pas de bac, pas de chocolat !

Prenant distance avec les analyses marxiennes, des sociologues ont tenu à montrer que le phénomène de domination dépassait le cadre de la lutte des classes qui leur paraissait un tantinet téléologique et totalisant. On doit penser qu’en démocratie* du 21ième siècle, aucun groupe dominant ne souhaiterait plus exercer sa volonté et sa force de contrainte sur d’autres groupes sociaux. Voyons, ce milliardaire n’est-il pas avant tout un généreux et méritant philanthrope ? L’image est bien construite. Pourtant, il n’est pas question pour tout le monde de répartir la richesse. Au contraire, la part de la redistribution s’amoindrit cruellement au détriment de couches plus nombreuses de la population ou du progrès social. Alors, peut-être les stratégies de domination sont-elles devenues partielles, indélibérées et incertaines. Elles se font certainement toujours plus subtiles et diverses. Mais il reste que les rapports de force drainent le pouvoir économique et le pouvoir politique vers les entités qui sont au préalable les plus puissamment équipées pour peser sur les choix collectifs. En même temps, les personnes les plus exposées à la domination culturelle sont celles dont le bagage culturel est le plus faible. Ce sont aussi elles qui souffrent de la précarité sociale et économique. Le cercle vicieux de la pauvreté culturelle est aussi celui de la domination qui n’a alors plus rien de volontaire : il s’agit d’une réalité collective, bien documentée et construite socialement, rappelle l’économiste Frédéric Lordon. Celui qui possède aujourd’hui les codes culturels de la société du mérite possède infiniment plus de chances de conquérir une place au soleil dans la stratification de la société.

Tendances.

Libre donc responsable. De tout !

Si les populations se libéraient de ces logiques qui en de multiples aspects justifient leur condition, le pouvoir de transformation du réel leur serait accessible. Le démos, la communauté politique, serait en mesure de mobiliser le champ vaste des possibles pour gouverner au bénéfice du plus grand nombre. Danger ! La domination symbolique travaille pour corseter ces intentions. Le traitement du chômeur est un exemple de projet contemporain qui impute à l’individu la responsabilité totale de son échec. Le discours qui l’accompagne dissimule le fait que l’horizon des possibles est conditionné par la hiérarchie des positions sociales. Les injonctions du discours du management*, piètre panacée universelle, sont aujourd’hui vénérées religieusement. Elles sont devenues la norme, le sens unique fabriqué commun et prédéterminent le développement de l’être. La preuve par les tentatives utilitaristes de façonner l’école sur le modèle de l’entreprise capitaliste bureaucratique.  Or, les désirs et les besoins sont dictés par le système de production et baignent le citoyen dans un bain de consommation qui conditionne ses représentations. Et le citoyen travailleur accepte progressivement la domination symbolique parce qu’il reconnaît implicitement la légitimité de sa réduction au statut privilégié de consommateur. Celui-ci bousillerait-il la fiche de paie de celui-là ? Ce n’est pas suffisant : la peur de la schizophrénie a permis de trancher et de rejeter dans l’inconscient la critique de la matrice symbolique du choix. Et comme en dehors du cadre la vie est montrée spectaculairement dangereuse, on* reste dans les clous.

Le Progrès nous sauvera !

Pressé, connecté, hyperpaumé. Qui conduit qui ? L’utopie technicienne est totalisante : le GPS de ma vie dicte désormais mes conduites et mes choix. L’outil pense désormais Je. La croyance de Condorcet en la perfectibilité infinie des hommes et femmes s’est muée en une idéologie scientiste, futuriste et technologiste. Après George Orwell ou Aldous Huxley, le sociologue Gilles Deleuze avait théorisé ce glissement de la liberté : au fur et à mesure que les institutions sont fragilisées, des procédés qui recourent à l’informatique, la communication instantanée ou la télésurveillance s’installent plus considérablement, sous le régime spécieux de la liberté*, pour installer le contrôle social continu. Et on aime ça. Et on en redemande. La liberté* trahie écrirait-elle aujourd’hui mon nom ?

Mériter son bonheur !

Réussir son bonheur dans la vie : une question de talent et de mérite ! Et bien non, la sociologie montre que déjà l’école reproduit massivement le déclassement. Qu’échapper à la marge nécessite de faire siennes les pratiques culturelles que la hiérarchie sociale a établies. Et qu’une origine économique et sociale basse vous tient éloigné-e de ces normes sans lesquelles vous avez toutes les chances de ne jamais voir l’ascenseur. Dans la grande compétition*, si votre éducation ou vos moyens ne vous permettent pas d’accéder à ces codes, ceux de l’entreprise et de la chaîne verticale du pouvoir, vous êtes tenus pour responsable* de votre indignité. L’idée selon laquelle le travail sur les contextes délétères et la responsabilité collective ne peuvent être mobilisés pour accompagner les personnes humaines fait désormais consensus, d’autant plus opérationnel qu’il est intériorisé. Conforme-toi ou sois rejeté de la sphère de dignité des hommes !

Liberté OK. Égalité KO ?

Bien sûr, l’égalité est une valeur inscrite au panthéon classique de la démocratie. Pourtant, il est incontestable que la société se caractérise dans les faits par des relations asymétriques. Les écarts se creusent aujourd’hui. D’aucuns cyniques – pardon, réalistes* ? – souhaiteraient effacer du fronton les mots égalité» et fraternité». Existerait-il alors des structures qui renforceraient les inégalités par la loi, l’habitude ou la force ? Légitimées par le consensus social. S’en remettre à la nature* et à sa seule loi sauvage pour justifier la reproduction sociale des rapports de force permet-il de construire une société pacifique des humains ? Faut-il se condamner à vivre sans éthique collective de l’égalité ? Faut-il qu’il y ait domination dès qu’il y a préservation et protection ? Faut-il tuer le lien politique en somme ? La pauvre matrice philosophique dominante tente de réaliser ce programme d’appauvrissement culturel et de dépolitisation. Pour que rien ne change ?

Colonialité du pouvoir, racisme du savoir…

Le colonialisme, c’est fini ! Vraiment ? On aime le croire, il n’a plus très bonne réputation… Des continuités empêchent pourtant d’établir des relations humaines symétriques. Alors bien sûr, l’oppression politique et juridique est devenue illégale aux yeux du droit international mais des rapports de domination demeurent bien structurés. Pire, larvés et complexes, ils se sont rendus évidents dans la pensée quotidienne simplifiée, au cœur de ce qu’on appelle le bon sens*. Les études décoloniales explorent à quel point la colonialité du pouvoir s’appuyait sur une conception coloniale de la vie et des hommes, la colonialité du savoir. Puissant, ce mécanisme psychique serait tellement intériorisé qu’il importerait la hiérarchie coloniale dans les représentations collectives des populations victimes hier de la violence coloniale historique.

Aujourd’hui, par exemple, le racisme propre sur lui se fonde sur l’argument scientifique de la biologie – qui l’a pourtant disqualifié ! – pour affirmer sous la forme d’une tautologie que le racisme n’existe pas. « Je ne suis pas raciste (car la race n’existe pas) mais… » Ce système de pensée qui classe, hiérarchise, discrimine et exclut les êtres humains hors d’une appartenance particulière jugée supérieure reproduit la domination en utilisant d’autres critères insidieux. La culture et ses valeurs sont aujourd’hui la variable de cette attitude d’esprit. Parfaitement consciente, délibérée et orchestrée chez certains. Parfaitement subie chez beaucoup d’autres qui l’ont intériorisée dans la peur du déclassement et qui sont moins équipés peut-être à déconstruire les déterminants de leur habitus. Cette illusion du repoussoir de l’Autre entretient la discorde entre dominés et les divertit de l’essentiel : le combat pour l’égalité de tous. Des acteurs institutionnels « qui œuvrent à la paix et au développement » contribuent par exemple, de bonne foi ou pas, à perpétuer ces rapports de domination, souvent au filtre de la prétention à l’universalité des valeurs eurocentrées. Décoloniser les relations humaines passera par la décolonisation de la pensée des catégories mentales qui classent et hiérarchisent le vivant.

La violence structurelle, ça n’existe pas !

L’éclat de violence témoigne surtout de l’état de faiblesse de celui qui y cède. Celui qui y cède a souvent perdu le combat des idées, c’est vrai.  Pourtant, le monde contemporain, un peu naufragé de ses idéaux malmenés, dissimule la violence structurelle qu’il entretient voire qu’il engendre parfois. Le langage reflète une nouvelle fois cette prétention à rejeter hors du monde le dysfonctionnement*. « Je ne tue point ! Je neutralise* proprement ! Je fais respecter le cadre* ! » et autres formules manifestent cette euphémisation de la violence des relations humaines. Du coup, l’impensé de la pensée conduit à persuader toute personne prenant part à la logique de domination qu’elle est nécessairement non violente. « C’est pas moi, c’est lui ! » Pression, compression, explosion : accepte-t-on que la communauté des hommes soit réduite à l’efficacité* d’un moteur, serait-il celui de l’Histoire ? Le programme utopique du néolibéralisme s’en contente. Par exemple, l’état permanent de guerre et d’urgence entretient la peur. L’adhésion aux réponses armées à la crise anxiogène est alors bien plus populaire. Et les mesures d’exception deviennent la norme largement acceptée. Et ainsi, l’air de rien, parfois sans coup férir, se perpétue et se renforce la logique violente de la domination…

Nous, chevaliers de la liberté et de la démocratie !

« Je vote donc je suis démocratique ! ». Nous, Européens, associons souvent le capitalisme à la liberté et la démocratie. De nombreux théoriciens ont effectivement contribué à rendre ce lien ontologique. Libre-choix*, libre-échange*, guerre pour la liberté*, libéralisme*… Ils ont en même temps confisqué ces formidables concepts au bénéfice d’un modèle qui a largement réussi. Mais ce modèle se révèle être destructeur, intenable, très largement inégalitaire et consacre largement la gouvernance* verticale qui épouse le modèle de l’entreprise. Le citoyen qui vote peut être désabusé lorsqu’il constate que son activité politique est plus circonscrite que ce que son éducation humaniste lui a promis. Il peut avoir l’impression que les valeurs de la démocratie sont bafouées, ses leviers inefficaces et qu’il est sacrifié avec elle face aux instructions de la profitabilité. Mal politisé, sa révolte peut emprunter les chemins du rejet et de la violence. Dépolitisé, il n’a plus la force de vouloir un autre monde. Ne serait-il pas temps de tordre le coup à TINA* qui crie partout qu’il n’existe aucune alternative ? La rationalité formatée de l’agent économique lui imposerait à ne pas questionner ces éléments déterminants, selon la théorie classique du libéralisme. La rationalité humaniste exigerait pour sa part la libération de la réflexion, condition indispensable à la conduite d’une éthique personnelle et collective.

Le collectif, c’est nul ! L’individu, c’est mieux !

Ce qui caractérise la société, disait Émile Durkheim, c’est l’acceptation des mécanismes de contraintes du social, particulièrement sous la forme d’institutions. Les syndicats, les mutuelles, les écoles, les partis, l’Etat, la Sécurité sociale, l’Union européenne ou l’ONU s’affaiblissent au 21ième siècle. Ces institutions peuvent pourtant défendre des droits collectifs et des projets d’avenir plus pacifique. Or, quelle est la perception de l’opinion publique à leurs sujets ? Comment les citoyens se forgent-ils leurs représentations de ces outils ? Les rejeter et les abandonner permettrait-il de redistribuer mieux les bénéfices communs ? La distraction, la flatterie, la coercition bien sûr mais surtout l’habitude et la fatigue sont des instruments qui fabriquent le consentement.  La matrice idéologique dominante diffuse depuis les années 1970 un rejet des institutions collectives. Les traités contraignants de l’Union européenne, par exemple, sont très largement inspirés des recettes néolibérales. Il ne reste alors que l’individu, mercantile, statistique et universel, produit uniforme et conforme. Comme s’il s’agissait là de l’alpha et de l’oméga de la personne sociale et de la vie humaine.

JE tout-puissant, Je très fragile.

Si quelqu’un n’y parvient pas, c’est qu’il ne le mérite pas. Alors avez-vous studieusement intégré ces quelques codes civiques ?

Greed is good, l’égoïsme est générosité sociale !

Chacun est responsable* puisque ses chances sont égales !

Chacun est autonome* et est constamment évalué !

Chacun est rationnel* et n’exerce pas ses intelligences !

Chacun est libre* et se comporte sans penser !

Chacun est efficace* car il obéit volontiers au management !

Chacun est unique parce qu’il est comme les autres !

Chacun respecte la loi car elle interdit de légiférer la vérité des chiffres et des flux !

Le cadre est démocratique car il est strictement soumis à bonne gouvernance !

Et surtout, il est interdit de souffrir, de vieillir ou de mourir.

Ça génère des plaintes et les voisins veulent continuer à dormir.

Quelques mécanismes.

L’école, c’est pour ton bien !

Faut-il être d’outre-mer pour être colonisé du cerveau ? Le ministre français des colonies ne faisait pas mystère de ses intentions lorsqu’il décida de fonder l’école publique gratuite et obligatoire, à la fin du 19ième siècle. Il s’agissait alors d’éduquer les petits ouvriers en fonction d’idéaux républicains et patriotiques. Et de désamorcer toute volonté de changement social rêvé par leurs parents. L’école républicaine au service de l’ordre républicain. L’Etat totalisant doit monopoliser le savoir. Et quand la République s’est mise à haïr l’Allemand, les manuels de M. Lavisse intimaient aux enfants la haine de l’Allemand. Et quand la République s’aventurait dans l’impérialisme colonial, c’était en portant « le flambeau de la Civilisation » qu’elle, entité abstraite, convainquait ses citoyens des bienfaits de son entreprise. Aujourd’hui, des projets d’école intègrent largement d’autres logiciels de pensée : efficacité*, efficience*, gouvernance* sont-ils des concepts neutres qui aident chaque enfant à se construire en société ? Quelle école voulons-nous, légitimatrice de la domination culturelle ou incubatrice humaniste de résistance et d’élaboration des possibles ?

L’information, un produit comme les autres ?

Les symboles et les logiques de domination se propagent à l’aide de mécanismes et d’outils de médiatisation. Des institutions reconnues produisent de l’information et diffusent les sujets jugés conformes. Elles distribuent aussi les reconnaissances. Ce qui renforce vicieusement la séduction des critères de conformité : les voilà devenus naturels* puisqu’ils sont les plus répandus, vus, entendus. Logique. Sous l’apparence de la neutralité et de la vérité, il s’agit en fait d’un puissant mécanisme de légitimation des bonnes attitudes au monde.  Une idéologie fabrique et entretient sa légitimité en mettant constamment à l’agenda public ses champions charismatiques communicants, ses mots et ses propositions. Petit à petit, ils réalisent alors les représentations des êtres humains qui les écoutent, les assimilent et les tiennent pour seules vérités. Lutter pour ouvrir la grille officielle de lecture de l’information nécessite prise de conscience et travail collectifs. Par exemple, les aides publiques à une presse qu’on veut plurielle doivent aller vers les titres qui développent effectivement la pluralité des angles. Un angle assumé, déclaré et sincère est préférable à la dissimulation spécieuse derrière la sélection et la présentation neutre* des faits* commandés par le marché*.

Autre exemple. La censure, la vraie, est décidée d’en haut et a priori. Elle a aujourd’hui mauvaise presse. Est-ce à dire que le journaliste est libre d’enquêter et de faire œuvre critique ? La mise en concurrence des entreprises productrices de contenu a renforcé la précarité du métier de journaliste. La perspective d’un recrutement, d’un contrat, d’une carrière ambitieuse ruine l’indépendance déontologique. Celui qui maîtrise le mieux les codes de l’entreprise de presse sera promu par son patron selon la rationalité* du marché, perçue comme parfaite. Non ! L’intelligence, la raison, l’entendement ne sont pas l’apanage de l’homo economicus. La déontologie n’est pas l’autocensure. Construire un avenir pacifique passera par la libération de l’information mercantilisée.

Ma vérité sur l’histoire !

Quand les historiens critiques écrivent l’histoire, ils se souviennent qu’il est nécessaire de mettre les vides en évidence. Ce qui est moins le cas des idéologues qui aiment à l’instrumentaliser. « Malheur aux vaincus ! » L’adage illustre alors le sort funeste qu’ils peuvent réserver aux adversaires et aux minorités critiques. Le sentiment de la victoire peut organiser la disparition des autres lectures du monde et consacrer celle qui s’est imposée afin qu’elle occupe désormais tout l’espace symbolique. Auréolé des vertus dominantes, le manuel d’histoire idéologique peut alors éradiquer les nuances, les fragilités et les violences pour se consacrer à l’édification idéale des petits citoyens en herbe. Le récit idéologisé fabrique alors l’Autre et prépare la guerre suivante. Lutter contre les logiques de domination exige une discipline historique critique, ouverte, plurielle qui présente tous les récits. La hargne dont certains témoignent à l’égard de cette éducation humaniste sur le champ de l’histoire témoigne des enjeux liés à la représentation du passé. Qui pèse lourd sur la construction des projets d’avenir !

Réac’man, mon héros !

David Graeber remarquait en 2017 à quel point les héros qu’on vénère dans les films à succès manquent souvent d’ingéniosité pour proposer un changement réel. Tandis que les grands méchants sont des révoltés, pleins d’imagination –  bon, pas forcément pacifique – qui élaborent et mettent au point des programmes révolutionnaires. Mais toujours, le héros, comme le moi psychanalytique viendrait recadrer et castrer le ça, profond et ambitieux. Pour l’anthropologue américain, la bureaucratie veille religieusement au grain et recadre toujours les projets radicaux de transformation positive. Aimerions-nous les gardiens du temple, les apeurés conservateurs, les gentils réactionnaires ? Nos constructions mentales nous rappellent constamment qu’il est dangereux de changer… En dépit de l’évidence : pour ne pas mourir, le cycle de la vie est mue permanente.

Le sens unique des mots.

La polysémie est la marque du vivant. Les mots vivent-ils ? Parcourir leurs champs sémantiques dans tous les sens, long et large, témoigne de leur histoire. Mais aussi des tentatives de les contraindre, de les tordre et plier jusqu’à ce qu’ils modalisent la réalité conformément au monopole du sens. Jusqu’à ce qu’ils meurent ? La nature totalisante du pouvoir cherche inévitablement à arrêter la définition du monde. À rendre la pensée automatique. Bel oxymore. La propagande ne vient-elle d’ailleurs pas satisfaire un besoin de simplification du monde et de justification de soi ? En souplesse* et  autonomie*, on fait comme les mots l’exigent. Je suis pensé par les mots que je crois utiliser tandis qu’ils m’utilisent. Sémantique disciplinée. Comme les lions, ne mettons pas les mots en cage ! Libérer le dynamisme des mots est un travail collectif et récurrent, jamais fini, qui caractérise une attitude au monde et qui va la propager. Occuper l’espace de l’interlocution, déconstruire et délégitimer les interprétations exclusives – notamment celle de l’extrême modération ? – est un vrai combat contre les dominations. Petit à petit. Couche après couche. L’archéologie des mots est l’introspection de la pensée collective.

Un astérisque* pour chaque novmot en italique de la novlangue ? Posez-vous et réfléchissez à l’usage du mot : d’où vient-il, à quels signifiés correspond-t-il, ses définitions et connotations évoluent-elles ? Décelez les intentions derrière le mot !

Ouvertures

Tous les mêmes ? La violence symbolique permet toutes les autres dominations, aux effets bien concrets. Les représentations performent la réalité. Nous vivrions aujourd’hui l’avènement d’une civilisation globale fondée sur la culture du marché et de l’individu consommateur. À rebrousse-poil, les cultures particulières se racrapotent, se rebiffent et résistent. Parfois magnifiques de créativité et résilientes, parfois vaincues ou violentes. Bien au-delà de la grossière invasion des fast-foods ou des bluffants blockbusters, cet avatar mondial de la domination culturelle revêt des formes nouvelles pernicieuses. Cette unité totalisante surplombe de trop haut les seules consciences individuelles. Cette force sourde qui tend à conquérir tout notre imaginaire symbolique exige une réponse forte explicite : c’est ensemble qu’il sera possible d’échapper aux déterminismes, au caractère automatique de l’ordre social, à la tyrannie des modes de vie. Un grain de sable, puis des rochers dans la mécanique de l’abrutissement, de la brutalisation ou de l’atomisation de nos énergies, contre ce qui nous enchaine et nous associe à la violence structurelle.

Bref, pour enrayer sa reproduction, il faut arrêter de la blanchir. Construire sa liberté et sa dignité d’être humain nécessite de reconquérir les instruments de la pensée autonome. Il  demeure des tas de zones franches qui empêchent d’essentialiser la domination : cultivons-les ! La pluralité des singularités est magnifique et la curiosité naturelle invite à l’entre-connaissance, le désir de rencontre, de découverte et de dialogue fraternel. La créativité, l’imagination, l’art inventent constamment la résistance et les possibles. Occuper avec générosité les lieux du sens, des idées, du symbole, et du pouvoir. Vivre une éthique joyeuse, émancipatrice et humanisante, depuis le coin de ma rue jusqu’aux institutions que l’on veut profondément démocratiques. La démocratie se fonde sur du lien politique. Là est la clé. La liberté se vit en lien avec les autres, êtres singuliers comme moi, mes égaux dès maintenant. C’est en les connaissant que je pourrai agir sur le monde et cultiver la paix.

Bibliographie courte et pratique

Thibault Zaleski

Thibault Zaleski

Attaché pédagogique

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