Problématisation


Aujourd’hui en Europe, des millions de personnes décident de ne pas utiliser leur droit de voter. Dans le débat public, beaucoup de voix envoient du lourd pour dénoncer l’attitude des abstentionnistes et de ceux qui votent blanc : idiots, irresponsables, complices des extrêmes. Pourtant, beaucoup d’entre eux invoquent la démocratie, se réclament d’une attitude citoyenne de résistance démocratique. Ils condamnent la grand’messe des élections telles qu’elles sont régulièrement organisées en Europe. Lorsque je n’adhère à aucun projet politique qui a raisonnablement une chance d’être appliqué au terme d’élections, accepter d’aller voter serait-il un acte de résignation et de servitude ? Désobéir permettrait-il alors de penser et de construire un projet plus démocratique ?

  1. Dans mes représentations, il me semble évident que la démocratie se définit essentiellement par la tenue d’élections libres. Pourtant, j’entends et je ressens parfois des arguments contre les élections. Je dois bien constater que certains sont très pertinents, éclairés et étayés convenablement. Et si les élections n’étaient qu’un vernis démocratique qui empêche dans les faits de distribuer les leviers de pouvoir ? Si elles sont indispensables à une définition minimale de la démocratie, les élections seraient-elles un piège qui empêche le changement social et environnemental ?
  2. Obéir passivement est confortable. Contester activement n’est pas confortable. Remplir docilement mon « devoir de bon citoyen» serait-il en réalité un acte qui contribue surtout à légitimer des projets politiques que je ne choisis pas ? Ce pourrait être le signe d’une attitude de soumission à l’habitude et à l’état des choses, qui condamne tout projet sincère de progrès humain. Or, je ne veux pas être instrumentalisé. Quels sont alors les mécanismes qui m’illusionnent, me pétrifient et me conduisent à demeurer docile ?
  3. Au-delà de la théorie politique, je vis au 21ième siècle en Europe. Mon pays, la Belgique, s’affiche comme une démocratie exemplaire au sein d’une institution internationale et supranationale très aboutie, l’Union européenne. Existe-t-il ici et maintenant des conditions réelles qui traduisent cette réflexion sur le blocage démocratique des institutions ? Puis-je trouver dans les normes en vigueur des applications concrètes de cette carence démocratique sur les élections qui me placeraient en situation de servitude ? Suis-je réellement volontaire pour ce statut servile lorsque je me rends au bureau de vote ?

 

Développement


La soumission a ses côtés voluptueux et confortables, non ? Se soumettre fournit une douce sensation de sécurité. À l’occasion d’élections par exemple, avez-vous déjà éprouvé ce bon sentiment d’agir lorsque vous déposez le bulletin dans l’urne, d’être du juste côté des choses, d’être un bon citoyen, un bon démocrate. Moi oui. Voter, c’est la liberté !

Mais le slogan se révèle vite bien fragile…

C’est alors une tout autre impression qui s’impose à la conscience, celle « que rien ne change » ou « que ce sont toujours les mêmes ». Si j’accepte d’être un peu lucide à l’analyse, je suis bien obligé de constater qu’en votant, je vis bien moins un idéal de démocratie qu’un effacement de mes possibilités d’action politique. Docile, j’ai le sentiment que je deviens complice de l’apathie et de la passivité en légitimant par mon vote un projet politique que je ne choisis pas réellement. Les usages galvaudés et abusifs des slogans « liberté » et « démocratie » ne tueraient-ils pas dans l’œuf les véritables projets démocratiques de liberté ? Les usages affaiblissent les concepts et contribuent à empêcher de choisir et de construire une vie collective soutenable et digne, plus en phase avec mes exigences de justice sociale et environnementale.

Désagréable sentiment de servir ce que je ne veux pas.

Inévitablement, nous pensons à cette idée de l’écrivain Etienne de La Boétie, la servitude volontaire.

Je vote donc je suis. Docile, j’obéis.

Son idée est simple : le pouvoir du tyran ne tient qu’à la soumission du plus grand nombre.

Aujourd’hui, ici, le tyran n’est pas personnifié, comme au 16ième siècle.  Il serait plutôt dilué dans des textes empilés. La technique du droit a construit un périmètre restreint pour la liberté. La loi, c’est la loi, le cadre indépassable des projets politiques. Qu’elle soit légitime importe peu. Là se construit aujourd’hui une autre forme de pouvoir fort, qui impose un rapport normatif au monde. Aujourd’hui, ce rapport au monde est inspiré par l’utopie libérale du marché parfait. L’acteur économique a avalé le citoyen et c’est le vote qui labelliserait le caractère démocratique du tout. La volonté démocratique est ainsi corsetée, la personne collective encadrée dans un pré clôturé, privée de sa responsabilité d’agir sur le monde. Renvoyé à un statut mineur, pour paraphraser Emmanuel Kant quand il enjoignait le citoyen à s’émanciper par les Lumières et l’audace de penser.

Trois exemples d’application récente :

Un exemple. L’évolution ordolibérale récente de l’Union européenne : les Traités ont récemment resserré ce cadre normatif strict, le carcan borné, voire le concasseur de toute initiative politique du nombre démocratique. Même désirer les réformer apparaît hors-cadre. Le pouvoir exécutif, en pleine excroissance, garantit désormais que rien ne sort du cadre. Les autre pouvoirs, essentiels à la définition classique de la démocratie, sont affaiblis.

Exemple deux. Des régimes forts, semi-autoritaires peuvent très bien dissimuler leur despotisme derrière une forme minimale de démocratie. N’organisent-ils pas des élections eux aussi ? Plus qu’un cache-sexe, un oripeau qui trompe. Summum du truc : on fait la guerre pour imposer la liberté et la démocratie. Allez expliquer ça.

L’état d’urgence est un troisième exemple. Sous le prétexte de lutte contre le terrorisme, le cadre normatif se resserre très rapidement sur la crispation sécuritaire. Quand l’exception devient permanente et justifiée par le cadre de la loi, sommes-nous encore en démocratie ?

Un mécanisme de contrôle social ?

Les mécanismes du contrôle social fonctionnent ici subtilement. Celui qui s’abstient de voter ou celui qui manifeste sa désapprobation en votant blanc passent aujourd’hui pour de biens mauvais citoyens. Le pompon de la pomponnette, c’est quand l’injonction, diffuse et intériorisée par le corps social, vient de tout le monde et de n’importe qui : « si tu ne votes pas, tu seras complice de la victoire des extrêmes ! », renvoyés sans nuance aux équidistantes gémonies. On n’est jamais loin du point Goodwin pour éteindre tout débat sur le changement : c’est Hitler ou Staline ! Donc, « vote pour le candidat de l’extrême modération du centre ! » Ce n’est plus un choix. Le spectre politique se réduit à une affligeante binarité, le mot « démocratie » devient religieux : tel un fétiche, il rappelle le dogme. Il permet de punir l’hérétique en le disqualifiant d’être « illibéral ».

Activer la peur est un autre mécanisme. Un démagogue peut brandir les épouvantails de l’insécurité ou celui du passager clandestin, ou encore celui du grand remplacement. Sur le coup de l’émotion, je peux aimer me réfugier dans le lit douillet de l’habitude, protectrice et rassurante. Oui, mais souvent fort peu démocratique, dominante et violente. Organisatrice de division, de hiérarchie entre les humains et de haine. La peur fait son effet : pourquoi lâcher la proie acquise de mon confort pour l’ombre incertaine de l’égalité ?

En fin de compte, si j’accepte cette soumission, c’est parce qu’elle m’encourage à me décharger de la responsabilité collective, à diluer mon être politique. L’état des choses et le consensus mou captent ma complicité.  Ne serait-ce pas en fait les limites de la démocratie représentative que nous avons largement franchies ?

Le vote, nécessaire mais insuffisant !

La définition minimaliste de la démocratie triomphe, un peu à la façon de Joseph Schumpeter, qui par crainte légitime du totalitarisme, souhaitait en 1947 brider les ambitions des idéologies. Pour lui, la démocratie, c’est la concurrence des projets politiques pour gagner les suffrages puis basta ! L’organisation d’élections devient alors l’argument nécessaire et suffisant pour désigner un système comme démocratique. Bref, le plus petit commun diviseur de la liberté politique suffit-il à attribuer le label « démocratie » ?

Non. Mon être citoyen ne saurait se satisfaire de n’être qu’un gentil électeur. Je sens bien que plein d’autres enjeux de la vie nécessitent une implication, un déséquilibre, une mise en danger. Il va falloir sortir du pré carré et vivre ma vie politique. Je ne me satisfais pas de l’ossature concurrentielle de la compétition pour le pouvoir. La définition classique de la démocratie a installé beaucoup plus que le choix et le contrôle des mandataires : ces droits et principes reconnus sont présents dans les textes constitutionnels d’un état de droit. Et dans ma vie.

D’ailleurs, quand ils s’abstiennent de voter, beaucoup de citoyens n’invoquent pas d’excuse bidon. Ce n’est pas comme s’ils avaient piscine… Beaucoup ne se sentent pas représentés. Ils ne veulent pas être dupes du chant des sirènes électorales. Ils désobéissent en toute conscience, ils résistent au nom d’une démocratie plus profonde, ils s’exposent à la vindicte sociale pour exiger mieux. Ils activeraient des contre-pouvoirs profondément démocratiques.

Ça parait un peu fort de café, mais leur questionnement est donc bien fondé : le système représentatif n’est-il pas quelque part le clou du cercueil contemporain de notre participation démocratique et de notre émancipation ? Ils refusent de l’enfoncer servilement.

De l’impasse à l’issue : la démocratie, à fond !

Bien sûr, il y a un risque. Des sentiments progressent : impuissance, déclassement, désaffiliation. Ils peuvent conduire au pire à l’indifférence, au pire du pire, à la haine. Le résultat des urnes le révèle. Des partis extrémistes savent capter le mécontentement. Mais beaucoup de militants abstentionnistes nous le rappellent : ce n’est pas la démocratie qui conduit au pire, c’est l’insuffisance de démocratie et son illusion démagogique.

« L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire », écrivait Théodore Monod. Hé bé non !, nous rappellent certains abstentionnistes, parfois le jeu électoral interdit tout simplement de penser l’avenir. Or, penser l’avenir est l’essence même de la politique. Que tous les citoyens puissent penser cet avenir est profondément démocratique. Lorsque le système en place devient stérile et que les propositions sont perçues comme insuffisantes et partisanes, ceux qui désobéissent librement et appellent à l’intérêt général, ceux-là ne seraient-ils pas au fond les vrais démocrates ?


Thibault Zaleski

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Alix André

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