[NDLR : Intervention de Marko Milacic, Mouvement pour la Neutralité du Monténégro, 25 mai 2017]

 

Parler du petit Monténégro peut sembler inintéressant dans un contexte géopolitique global. Cela peut sembler prétentieux. Mais ce ne l’est pas. Le Monténégro est tout à la fois un repère, un signe, un message. Notre cas comporte des leçons spécifiques de grande importance. Il révèle la véritable nature de l’Alliance Atlantique, mieux que tout autre exemple dans l’histoire moderne de l’Otan, excepté bien sûr les bombardements et les agressions de l’Otan partout dans le monde.

Le Monténégro est confronté à une question historique, sans avoir la possibilité d’y répondre! Les autorités du pays, contre la volonté d’un nombre écrasant de citoyens et craignant celle-ci, ont décidé récemment de faire ratifier par le parlement un accord pour adhérer à l’Otan. Ce parlement est illégitime, il résulte d’élections frauduleuses, il a été établi suite à un « coup d’état » mis en scène. C’est un épilogue inédit après trois décennies de pouvoir.

La ratification du protocole d’entrée du Monténégro à l’Otan, soutenue par un Parlement tronqué, par des institutions et des structures politiques criminelles, qui ne protègent que des intérêts personnels et des propriétés acquises illégalement, n’est rien d’autre qu’une agression politique légale de l’Otan – ou de pays complices – contre le petit Monténégro.

Le Monténégro a souffert d’un double impact. L’impact extérieur vient de l’Alliance atlantique, qui nous a envoyé en 2015 une invitation à adhérer. L’autre impact provient de l’intérieur, des 30 ans d’imposition du régime de Milo Djukanovic et de sa clique mafieuse criminelle. Nous sommes entre le fer et l’enclume, entre deux forces non démocratiques et criminelles. La première est globalement représentée par Washington, la seconde provient de Podgorica. La pression est immense.

A qui l’OTAN a-t-elle envoyé son invitation, et qui sont ses partenaires au Monténégro ? Le gouvernement monténégrin fonctionne comme une mafia moderne. C’est un système mafieux qui, pour préserver le pouvoir et les privilèges d’un petit groupe de gens autour de Milo Djukanovic, qui a déjà été 7 fois Premier ministre, utilise les institutions comme une façade. Il s’agit donc d’une démocratie de façade qui, avec le temps, est devenue une dictature ouverture, comme on l’a vu en octobre dernier quand, le jour même des élections, Djukanovic, craignant le changement et une révolte citoyenne, a monté un pseudo coup d’Etat.

Derrière cette façade, se cache le crime organisé. Il y a des élections, mais elles sont truquées. Il y a des institutions, mais elles sont privatisées. Il y a la liberté d’expression, mais si vous critiquez le Premier ministre et ses petits amis, vous restez sans boulot, vous subissez des menaces, vous mettez en danger votre sécurité et celle de votre famille, vous pouvez être blessé ou même tué, vous pouvez être jeté en prison. C’est ce qui m’est d’ailleurs arrivé juste avant de venir ici.

Un exemple illustre ce qu’est le premier homme de ce petit pays : Djukanovic a été caractérisé par la Justice italienne comme « un dangereux criminel international« , dont le nom se trouve parmi 15 suspects d’association mafieuse et dont le cas n’a pas été classé.

Je cite cet exemple, non pour dénoncer le gouvernement monténégrin et son homme fort, mais pour montrer avec qui l’Otan veut s’allier. Il est curieux qu’un tel individu soit le principal protagoniste de l’intégration à l’Otan. Y aurait-il une erreur quelque part ? Si l’Otan est réellement ce qu’elle prétend être – c.à.d. une organisation démocratique, qui chérit les vraies valeurs de la démocratie – comment peut-elle soutenir un tel dirigeant ?

Tout ceci ne dérange pas les partenaires de l’Otan de Djukanovic. Au contraire : il y a quelques années, un haut diplomate des Etats-Unis, Philip Reeker, alors adjoint du vice-Secrétaire d’Etat, a dit à propos de Djukanovic:

« je le connais très bien. Je l’ai rencontré de nombreuses fois, je le considère comme un ami parce qu’il comprend bien toute cette région. Il pense stratégiquement… Et, comme je l’ai dit à Djukanovic et à ses ministres, nous avons hâte de poursuivre notre étroite coopération ».

Ce n’est pas un hasard. L’Otan n’est pas intéressée par l’Etat de droit ou des choses comme ça. La seule chose qui l’intéresse, c’est la géopolitique et la défense des intérêts occidentaux, menés par Washington, par l’oligarchie militaro-financière des multinationales. Ce qui est important pour l’Otan, c’est la loyauté et l’obéissance. Ils ont peur, plus que tout, de ce que Noam Chomsky a appelé « la désobéissance réussie ». Autrement dit, ils ont peur de la souveraineté.

Le Monténégro de Djukanovic est un bastion antirusse, une zone de propagande et d’hystérie, et c’est à ce moment que le gouvernement criminogène introduit la demande pour devenir membre de l’Otan, contre la volonté du peuple.

Une question se pose: Pourquoi le Monténégro est-il important pour l’Otan ? Ils le disent ouvertement : c’est pour compléter le puzzle, pour compléter la militarisation des Balkans. Le Monténégro représente la dernière étape pour atteindre la Serbie, qui pourrait ainsi terminer la militarisation et l’intégration totale des Balkans dans l’Otan. La Croatie et l’Albanie en sont déjà membres, ainsi que la Slovénie. La Bosnie-Herzégovine, ainsi que le Kosovo, sont sous protectorat. Pour le moment le Monténégro est antiserbe, mais il est aussi utilisé comme pion contre la Russie. Tel est le modus operandi. Taiwan est antichinois, l’Ukraine est antirusse, la Biélorussie semble également devenir antirusse.

L’agenda est clair: ils suscitent des divisions nationales, soutiennent des régimes antidémocratiques qui leur servent de marionnettes et transforment les pays en républiques bananières. Ces pays ne sont plus souverains, ils sont colonisés par le néo-libéralisme au moyen de la dérégulation, la désindustrialisation et la privatisation totale. Cela plonge ces pays dans la pauvreté et accroît les moyens de les contrôler.

Les pays membres – et non-membres – de l’Otan doivent comprendre que, en forçant le Monténégro par des malversations à intégrer l’Otan, cela ne peut que le déstabiliser, encore plus qu’il ne l’est déjà maintenant. Cette méthode d’élargissement de l’Otan se situe en dehors de la sphère politique et légale et représente une manipulation des institutions et une agression du Monténégro.

La neutralité du Monténégro est la seule issue durable, celle qui peut garantir une stabilité à long terme, la prospérité et la paix. Cela vaut pour les Balkans dans leur ensemble. La neutralité est une valeur pour laquelle nous devons nous battre. Comme le dit Damir Niksic un intellectuel de Sarajevo :

nous devons nous battre pour elle comme on se bat pour la forêt vierge d’Amazonie.  Se battre pour la neutralité et contre l’Alliance atlantique est une question existentielle. Etre ou ne pas être, voilà la question pour le Monténégro, pour les Balkans et bien au-delà.

 

Jonas Boussifet

Jonas Boussifet

Jonas Boussifet est chargé d’animation à la CNAPD.

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