Souvent loué pour sa bonne gouvernance et ses progrès économiques époustouflants, alors même qu’il vivait un terrible génocide il y’a 30 ans de cela, le Rwanda s’érige en véritable « Singapour africain ». Mais derrière ces résultats probants, le régime de Kagamé questionne, entre dérives autoritaires et déstabilisation sciemment orchestrée de la région. 

Le renouveau rwandais

L’histoire rwandaise au 20ème siècle fut tissée de violences et de drames. Cela culminera en 1994 dans le génocide tutsi. Lorsque le FPR se retrouve au pouvoir à la suite de cet épisode sombre, il ne reste du Rwanda qu’un pays meurtri, divisé, victime de pertes humaines immenses et des populations forcées au déplacement. Suivant cette catastrophique situation humanitaire, la situation économique est désastreuse. Le génocide a fait des années 90 une décennie perdue, le Rwanda ne parvenant à retrouver ses niveaux économiques, en termes de PIB et PIB par habitant, d’avant le génocide qu’à partir de la décennie suivante. 

Cependant, lorsqu’on entend parler du Rwanda aujourd’hui, ce pays est loué pour ses performances économiques impressionnantes, en particulier au regard de ce qu’il a traversé. En effet, l’État d’Afrique centrale est aujourd’hui considéré comme un exemple de développement pour le continent africain, et la politique économique menée par son président, Paul Kagamé, est louée par des acteurs économiques internationaux comme le FMI ou le Forum économique mondial. 

La transformation de sa capitale est peut-être l’exemple le plus criant du développement du pays. Si Kigali était une ville d’allure relativement médiocre il y’a encore quelques décennies, les Kigaliens ont pu voir leur ville se remplir de gratte-ciels toujours plus imposants et de centre commerciaux toujours plus modernes. Les politiques urbaines ont aussi fait en sorte d’en faire une ville propre – la plus propre d’Afrique selon sa réputation- avec l’interdiction des sacs plastiques ou la réglementation des stationnements. Mais des politiques moins reluisantes ont été menées, avec l’exclusion des citoyens n’ayant pas les moyens de construire une clôture de brique ou un second étage, mais aussi le déplacement d’enfants sans abris dans des centres à l’abri des regards. C’est que, exemplarisant à elle seule la révolution qu’a vécue le Pays des mille collines, Kigali doit être une ville immaculée. Le régime de Kagamé s’appuie sur la transformation de sa capitale, mais aussi sur les résultats probants de son économie et son soft power (lien article sportswashing) pour asseoir sa légitimité et attirer des investisseurs, autre fer de lance de la politique économique rwandaise. Mais, comme nous l’avons fait remarquer avec des exemples plus haut, derrière cette façade idyllique se cache parfois des éléments plus sombres. 

Miracle ou mirage ? 

Le pays a vu son PIB (produit intérieur brut) grimper de plus ou moins 7% de moyenne par an depuis le début du siècle, un chiffre à faire pâlir pas mal de ses voisins. Cette augmentation s’accompagne d’une réduction du taux de pauvreté. Cette croissance peut s’expliquer par différents facteurs. Le Rwanda a bénéficié d’un nombre important d’aides internationales, s’expliquant évidemment par la situation épouvantable due au génocide, pour laquelle les occidentaux sont (au moins en partie) responsables. Ces aides ne sont cependant pas une exception sur le continent, la différence réside ici peut-être sur la réfection des structures de gouvernance érigées dans le Rwanda post-génocide. 

En effet, les indicateurs rwandais de gouvernance sont bien mieux classés que ceux des pays relevant des mêmes catégories de revenu, dans des domaines comme la gestion de la corruption, l’efficacité gouvernementale et la stabilité politique, ce qui a pu permettre une meilleure allocation des aides. Mais aussi qu’une politique économique soit menée de manière efficace et centralisée. Cependant, tous les indicateurs ne sont pas au beau fixe. Celui qui concerne la redevabilité de l’État et la capacité des citoyens à s’exprimer se trouve à un niveau largement inférieur par rapport aux pays comparables, montrant que si la grande stabilité politique du régime de l’homme fort Kagamé a pu être un élément rassurant pour des marchés et des organismes économiques peu regardants de l’état de la démocratie rwandaise, c’est logiquement au prix de celle-ci. Mais nous y reviendrons. 

Un autre point vient un peu nuancer cette réussite économique pour le peuple rwandais. Il s’agit de la question des campagnes. Nous évoquions précédemment comment les politiques d’exclusion menées pour « assainir » Kigali avaient poussé de nombreuses personnes précaires vers la campagne. Et si la capitale, au diapason de l’organisation politique extrêmement centralisée de l’État rwandais (même si des efforts de décentralisation ont pu être effectués), a recueilli les effets positifs de la révolution économique rwandaise, les zones rurales ne bénéficient pas de cette politique. D’après Olivier De Schutter, rapporteur de l’ONU, le pays peine à faire advenir une « croissance inclusive », mettant en avant que la capitale produit à elle seule 41% du PIB rwandais, et que les populations rurales ne bénéficient toujours pas des bons résultats économiques de l’État. Près de 65% de la population qui œuvre dans l’agriculture vivent dans des conditions de subsistance minimales, et les classes scolaires débordent, accueillant parfois jusqu’à 60 élèves. 

Mais si ces points ne peuvent paraître que comme quelques anicroches à une politique efficace, il existe cependant derrière la croissance du Rwanda des causes bien plus problématiques. 

L’envers du décor 

Nous nous sommes intéressés dans la première partie de cet article à la progression économique fulgurante du Rwanda. Ces bons résultats ont consacré son leader comme incontesté, Paul Kagamé est un personnage fort, intelligent et capable, qui fait figure de chouchou des occidentaux. Mais derrière cette image, le dirigeant et son régime mènent d’une main de fer la vie politique rwandaise, et joue un rôle crucial dans la perpétuation des violences à l’Est du Congo

Autoritarisme 

Nous évoquions précédemment que parmi les indicateurs de bonne gouvernance au beau fixe, les deux seuls qui se trouvaient bien en dessous des normes étaient ceux qui touchaient au respect de la démocratie. Nous évoquions aussi les politiques menées à la capitale Kigali, qui pour certaines posaient légitimement question, en termes de droits humains. C’est que le régime de Kagamé possède une certaine expertise dans les domaines de la répression et de l’autoritarisme. 

Depuis son élection par le parlement en 2000, le président rwandais ne semble plus vouloir lâcher le pouvoir. Malgré l’introduction du suffrage universel en 2003, il n’a jamais été bousculé à l’occasion des élections. Les plus incertaines furent peut-être celles de 2010, où il réalise son score le plus bas , 93% des voix, avec un taux de participation de 88% tout de même. Depuis, il fut élu aux élections de 2017 et 2024 avec des pourcentages frôlant les 100%. Un referendum voté en 2015 a même permis au président rwandais, par un tour de passe-passe astucieux, de pouvoir continuer à se présenter jusqu’aux élections de 2034. 

Le président est accusé par plusieurs organismes de museler l’opposition. D’après un communiqué de l’ONG Human Rights Watch, à l’approche de l’opposition au moins quatorze membres du parti d’opposition non-agréé Dalfa-Umurinzi sont derrière les barreaux au moment des élections de 2024. La figure principale du parti, l’opposante Victoire Ingabire avait été condamnée à 15 ans de prison pour le motif de « conspiration en vue de déstabiliser le gouvernement » et « négation du génocide ».  Le seul parti d’opposition autorisé, le democratic green party of Rwanda, a lui vu son vice-président décéder dans d’étranges conditions (retrouvé mort, quasiment décapité, dans une mare). Le dirigeant du parti, Frank Habineza avait du fuir vers la Suède peu après la mort de ce dernier, accablé de menaces anonymes. 

La liberté de la presse est aussi très limitée au Pays des mille collines. Des journalistes, au même titre que des représentants de l’opposition, sont incarcérés. Human Rights Watch relevait l’incarcération dans des conditions inhumaines du journaliste et vidéaste Cyuma Hassan, pseudonyme de Dieudonné Niyonsenga. L’ONG relève aussi le flou autour de la mort d’un journaliste d’investigation, John Williams Ntwali. Ce n’est malheureusement pas le premier décès aux causes obscures d’un journaliste. En 2010 Jean-Léonard Rugambage était tué par balle, et Charles Ingabire était aussi abattu en pleine rue à Kampala, en Ouganda.

Le Rwanda a aussi investi dans un système d’espionnage ultrasophistiqué baptisé Pegasus, commercialisé par une société israélienne du nom de NSO Group. Ce logiciel permet de surveiller les téléphones des opposants au régime, même si cela est nié par l’État rwandais. 

Présence rwandaise au Congo

L’autoritarisme du régime de Kagamé – que les organismes économiques et financiers justifieraient presque tant il permet à l’État rwandais de mener à bien les politiques néolibérales qu’ils préconisent – est une chose. Il apparait cependant encore plus périlleux de légitimer les actions que mène le Rwanda chez son voisin congolais, et de son rôle dans la situation catastrophique dans la région du Kivu. Ces agissements font pourtant partie d’une stratégie économique bien rodée, qui aura été l’autre source majeure de revenus pour le renouveau rwandais, à côté des aides internationales issues de la compassion post-génocide. 

La présence rwandaise au Congo ne date pas d’hier. A la suite du génocide, près 1,5 millions d’Hutus fuirent le pays après la prise de pouvoir du FPR, mouvement de rébellion tutsi. Ces mouvements d’exil sont composés en majorité de civils, mais comptent aussi la présence de militaires de l’ancienne armée rwandaise, et de miliciens Interahamwe, organisateurs et perpétrateurs des plus grands massacres du génocide. Au sein des camps de réfugiés présents dans l’Est du Congo, ces militaires se réorganisent et se préparent pour la revanche. (Braeckman). 

Cette pression pèse sur le tout neuf régime rwandais, incitant M. Kagamé – déjà l’homme fort du régime en tant que vice-président et ministre de la Défense – à déclarer la possibilité d’une intervention si la menace aux frontières persiste. C’est ainsi qu’en 1996 il joindra la parole aux actes. L’intervention marque le début de la première guerre du Congo, et le début de la présence rwandaise dans la région. Le pays, avec son allié ougandais, soutient l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (ADFL) de Laurent-Désiré Kabila, qui souhaite venir à bout du régime autocratique de Mobutu. Mais derrière la justification sécuritaire invoquée par le Rwanda pour justifier son intervention, se cachaient des objectifs plus intéressés. 

Violence et pillage 

Dès les prémisses de la présence rwandaise dans le Kivu, les soldats rwandais sur le territoire congolais se rendent compte de son immense potentiel minier. La région possède en effet une richesse minière exceptionnelle, avec la présence d’or, de cuivre, de cassitérite, mais surtout du coltan, minerai nécessaire à la production de l’essentiel de l’électronique. L’explosion de la demande en cette matière coïncide d’ailleurs temporellement avec une période qui commence au moment de l’explosion des guerres dans la région (1996 et 1998) et de la présence rwandaise sur ce territoire. 

Le pillage va s’organiser. Dans les zones occupées par le Rwanda et l’Ouganda, les stocks de minerais vont être saisis, avant d’être envoyés vers les territoires des alliés de circonstance, ou exportés sur les marchés internationaux. Après cette phase initiale de pillage, qui aura tôt fait d’écouler les stocks, une seconde phase va s’entamer, celle de l’exploitation active des richesses par les forces d’occupation et leurs alliés. La ruée vers l’or devint très vite tellement intense que des batailles pour le contrôle des ressources éclatèrent bientôt entre les occupants. Cette situation d’instabilité était d’ailleurs souhaitée par les acteurs de cette exploitation, qui savaient pertinemment qu’elle était un moyen de gagner beaucoup. 

Très tôt (2001) des rapports d’experts suggèrent que les arguments sécuritaires avancés par le Rwanda servent de prétexte, masquant en vérité des objectifs économiques. Cela se confirmera par la suite des opérations. L’exploitation se verra être intensifiée, systématisée et enfin institutionnalisée, profitant du fait que ces territoires échappent au contrôle congolais. Tous les voisins s’en donnèrent à cœur joie : Rwanda, Ouganda, Angola et Zimbabwe. Mais aussi des sociétés commerciales occidentales. Ces acteurs vont profiter des troubles du Congo, qui se verra obliger de brader ces richesses, en octroyant des droits miniers sur ces territoires par milliers, afin de ne pas sombrer dans la crise. 

Economie du pillage et accumulation primitive

Cette situation est pérennisée par le Rwanda durant les deux décennies qui suivent, au point que depuis 2010, l’exportation de minerais est devenue la première source de rentrées de devises pour le pays. En 2013, les minerais représentent 28% du total des exportations, alors même que le Rwanda ne dispose pas de gisements permettant une telle production. Cette incongruité s’explique par une stratégie bien rodée de la part de Kigali : les minerais sont acheminés par de petits-avions venus du Congo vers la capitale. Une fois arrivé là-bas, et après avoir subi une transformation, ces minerais se voient labellisés « made in Rwanda ». 

Ainsi le Rwanda s’est servi du chaos régnant dans la région du Kivu pour financer sa relance économique et ses projets. La comparaison avec le Congo est en effet éloquente. Alors que ces deux États se situaient à des niveaux de revenus similaires en 1994, le revenu au Rwanda a évolué dans les décennies suivantes pour atteindre un niveau 2 fois et demi plus important. Une évolution similaire peut se voir avec d’autres indicateurs, comme l’indice de développement humain par exemple. Il paraît assez légitime de considérer que le Rwanda, repartant quasiment de zéro à la suite du terrible épisode génocidaire, a pu entamer sa reconstruction, faire son « accumulation primitive », grâce à une économie de la guerre et du pillage. Cela grâce à des acteurs internationaux que la culpabilité habite encore, et qui se retranchaient donc dans l’aveuglement et le mutisme. 

Retour du M23

Même si l’économie rwandaise n’est aujourd’hui plus aussi dépendante des revenus issus de cette économie du pillage qu’elle l’était pendant sa période de reconstruction, l’État continue à vouloir affirmer son influence dans la région. C’est ainsi que s’explique le retour du groupe rebelle M23, responsable de crimes de guerres et de crimes contre l’humanité dans les conflits en cours dans la région du Kivu. 

Ce groupe rebelle, qui s’était fait connaitre pour avoir pris la ville de Goma en 2012, au large de la rive nord du lac Kivu, s’était retiré en 2013. Mais voilà que 10 ans plus tard le groupe ressurgit. Si les causes exactes de son retour nécessiteraient de plus ample explications, il est toutefois clair que le Rwanda y a joué un rôle important. Des rapports de l’ONU et d’autres organismes comme Human Rights Watch démontrent en effet que le pays soutient financièrement et militairement ce groupe. Ce soutien a d’ailleurs été crucial dans les prises des villes de Goma et de Bukavu, capitales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Depuis les territoires contrôlés par le M23, la déportation de milliers de personnes vers le Rwanda a été organisée, ciblant particulièrement des réfugiés rwandais, qui ont pu critiquer le gouvernement de Paul Kagamé. 

Ici encore, le Rwanda et le M23 justifient leur présence dans l’Est du Congo par une nécessité sécuritaire, celle de se défendre face aux FDLR (forces démocratiques de libération du Rwanda, groupe qui soutiennent les Hutus réfugiés au Congo et souhaitent renverser le gouvernement rwandais), invoquant de nouveau la justification émise depuis la fin du génocide. Mais nous avons lors de cet article démontré que les motivations rwandaises sont très loin d’avoir été uniquement dirigées par cet objectif au cours des dernières décennies. Et d’après les rapports de spécialistes de la question, cela n’a pas changé. En attendant, la guerre au Congo continue de faire rage, des crimes de guerre et contre l’humanité y sont perpétrés et la situation continue d’empirer, malgré l’accord de « paix » signé le 4 décembre 2025 entre les présidents Kagame et Tshisekedi à Washington, ayant offert une nouvelle occasion à Donald Trump de s’ériger en défenseur mondial de la paix. 

Bibliographie de l’article : 

  • Braeckman, Le développement du Rwanda est-il durable ? (2011). Esprit, 11, 8698. https://doi.org/10.3917/espri.1111.0086
  • Chabouni, S. (2025). La diplomatie multifacette rwandaise. Analyse d’une stratégie de rayonnement extérieur. Annuaire Français de Relations Internationales, 279293. https://doi.org/10.3917/epas.ferna.2024.01.0279
  • Porte, J. (2021). Rwanda : un modèle de développement efficace face au défi de sa soutenabilité. Rwanda : un modèle de développement efficace face au défi de sa soutenabilité (p. 1-36). Éditions AFD. https://doi.org/10.3917/afd.porte.2021.01.0001.
  • Braeckman, C. (2024, août 3). Des décennies de responsabilité belge. Le Monde Diplomatique. https://www.monde-diplomatique.fr/2021/05/BRAECKMAN/63036

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