Le Rwanda fait figure de « bon élève » du continent africain et entretient de bons rapports avec le monde occidental, même si les méthodes du régime sont de plus en plus remises en question. Dans cette zone stratégique de la région des Grands Lacs, le Pays des mille collines prend le rôle du shérif, en s’érigeant en acteur militaire majeur de cette région mais aussi du continent entier. Les alliés européens s’y retrouvent et ferment les yeux sur les méthodes commerciales peu orthodoxes du régime de Kagamé, car les intérêts économiques sont grands.
Comme nous l’évoquions dans les articles portant sur le sportswashing et sur l’autoritarisme et le rôle du Rwanda dans la déstabilisation de la région des Grands lacs, le Pays des mille collines est parvenu à se fabriquer une image assez positive auprès d’acteurs occidentaux, que cela soit des États, des institutions ou encore des entreprises. Les allégations et les preuves de soutien au M23 ont pu amener à des prises de distance officielles de certains États, mais aussi la remise en question d’un accord passé en février 2024 entre l’Union Européenne et le Rwanda. Cet accord portait sur la sécurisation de l’approvisionnement de matériaux qui rentrent dans la confection des smartphones et des voitures électriques. Malgré ces quelques réticences, le Rwanda jouit toujours du soutien effectif de la majorité des acteurs occidentaux, notamment en termes d’investissements. Nous allons dans cet article montrer comment le Rwanda s’est mué en un acteur absolument crucial pour l’économie occidentale, profitant d’une situation conflictuelle qui met aux prises un ensemble très important d’acteurs.
Accord avec l’UE et circulation des minerais
Nous avions explicité dans un article précédent le système d’exploitation mis en place par le Rwanda depuis 30 ans, aux dépens de son voisin congolais. Le Rwanda est actuellement, et c’est l’accord passé entre l’UE et le Pays des mille collines qui le confirme, « un acteur majeur au niveau mondial dans le secteur de l’extraction de tantale », mais aussi pour d’autres minerais comme l’étain, l’or ou le tungstène. Cependant, comme nous l’avions démontré, les exportations rwandaises de ces minéraux, en particulier le tantale, sont en totale inadéquation avec les capacités minières du pays. Ces dernières ont beau être retenues par le gouvernement rwandais, il semblerait d’après les estimations d’experts que les mines de coltan du territoire pourraient produire approximativement 100 tonnes de matière par an, tandis que le Rwanda en exporte 2000 tonnes sur la même période.
Le coltan ainsi que l’étain sont les deux matières qui intéressent le plus les Européens de l’Union européenne (UE) à travers cet accord. En effet, elles sont primordiales dans la confection de produits technologiques. Le coltan par exemple, est utilisé dans la construction des smartphones entre autres utilisations, tandis que l’étain est utilisé dans la fabrication des circuits imprimés. Le capitalisme contemporain ayant fait des produits « tech » l’un de ses axes majeurs depuis 20 ans, tendance encore renforcée avec le récent boom de l’intelligence artificielle, on ne peut que comprendre l’importance que revêtissent ces matières. Ces minerais, extraits du sol congolais, sont ensuite acheminés vers le Rwanda, où ils subissent une première transformation. Après cela, ils sont exportés par deux couloirs principaux : le corridor nord, qui achemine jusque Mombasa, au Kenya, et le corridor central, qui va jusque Dar es-Salaam. De ces deux villes côtières, les minerais transiteront ensuite vers l’Europe, l’Asie, les USA ou la péninsule arabique.
Nous en revenons ainsi à l’accord passé entre l’UE et le Rwanda. Alors que la course aux minerais est cruciale, l’UE, souhaitant rattraper le continent asiatique, où la majorité des minerais est exportée, concluent cet accord. D’après le commissaire au Marché Intérieur Thierry Breton, ce « partenariat mutuellement bénéfique » a pour but de « mettre en place une chaîne de valeur résiliente et durable », et place en son cœur « la transparence, la traçabilité et les investissements ». Déclaration quelque peu cocasse au regard de la provenance réelle de ces minerais. Cet accord vise aussi à la sécurisation de ces couloirs commerciaux, afin que l’acheminement des matériaux se passe sans encombre.
Gendarme d’Afrique
Outre l’intérêt économique que représente l’exportation des minerais, le Rwanda s’est aussi érigé en allié fiable des puissances occidentales du point de vue militaire. Depuis les années 2000, le pays a redirigé ses activités militaires vers les opérations de maintien de la paix (OMP). On notera par exemple la participation très importante de l’armée rwandaise aux missions de paix dans le cadre du conflit au Darfour à partir de 2005. Le Rwanda se place aujourd’hui comme l’un des acteurs majeurs en ce qui concerne ces missions. Sur la dernière décennie, les FDR (Forces de défense du Rwanda) ont déployé plus de 40000 soldats dans de telles opérations, se plaçant à la 4ème place des États contributeurs. Pour un pays doté d’un petit territoire et d’une population de seulement 14 millions d’habitants, ces chiffres sont assez impressionnants. De plus, alors que de nombreuses OMP avaient été entachées par des accusations de violences et crimes sexuels, les déployés rwandais n’ont jamais été accusés de tels forfaits, ce que l’ONU apprécie logiquement.
Le déploiement rwandais à travers les missions se déroulant au Soudan peuvent se comprendre au regard du génocide, déjà reconnu comme tel à l’époque, se produisant au Darfour. Le génocide rwandais ne s’était produit qu’une grosse décennie auparavant, et l’on comprend tout à fait que ce pays souhaite aider à endiguer la répétition et la perpétuation d’un tel crime, ainsi que de venir en aide aux civils touchés. Cette participation, augmentée par le sérieux et l’efficacité qui y a eu cours, a pu, d’après différents experts, contribuer à légitimer le régime rwandais à l’international.
Aujourd’hui, le Rwanda se focalise sur une autre région d’Afrique, le Sahel, étendant son rayon d’action toujours plus loin de la région des Grands lacs. Alors que la région est devenue une zone de conflits où des groupes terroristes islamistes se sont implantés. Le soutien amené par le Rwanda est vu d’un très bon œil par une bonne partie de la communauté internationale, de par son expérience dans le domaine des OMP. Chez les partenaires occidentaux, c’est aussi la perspective de lutte « contre le terrorisme islamiste » qui séduit. Alors que les pays européens et les États-Unis ont fait de l’extrémisme islamiste leur ennemi civilisationnel et existentiel, le Rwanda fait désormais figure d’allié majeur, alors que la France a grandement réduit sa présence dans la région.
Enfin, des puissances comme les États-Unis et le Royaume-Uni ont pu passer des accords avec le Rwanda, concernant l’accueil de demandeurs d’asile expulsés du territoire des deux premiers, vers le troisième. Même si l’accord avec le Royaume-Uni a été enterré par le gouvernement de M. Starmer, les Étasuniens ont quant à eux confirmé un accord, signé en juin 2025, concernant la déportation de 250 réfugiés par an.
Culpabilité
Le Rwanda s’est ainsi constitué en un acteur majeur dans les politiques sécuritaires africaines, ce qui a fait du pays une référence cruciale pour les puissances occidentales. A cette donnée il faut ajouter le rôle pivot que joue le Rwanda dans la circulation des minerais rares, fondamentaux dans l’économie capitaliste actuelle, mais aussi les accords que passent cet État avec des pays occidentaux en ce qui concerne l’accueil des migrants. Tous ces éléments suffisent déjà à expliquer l’importance qu’à le Rwanda, et pourquoi, malgré les critiques que le pays essuie, il continue à être un partenaire pour ces puissances. Mais à tout cela nous pouvons ajouter un autre élément de compréhension, qui est celui de la culpabilité occidentale, issue du génocide.
Nous nous sommes employés à démontrer, dans l’article sur l’histoire rwandaise, comment le génocide était la conséquence, entre autres éléments, de la gestion de la colonie rwandaise par l’administration belge, menant une politique ethniciste qui aura fracturé la société rwandaise. Mais les manquements dont ont fait preuve des États européens comme la Belgique et France, mais aussi la mission de maintien de la paix onusienne sont autant d’éléments qui ont pu amener les puissances occidentales à se sentir coupable au regard des politiques qu’elles ont mené en amont et au cours du génocide des Tutsis. Ces acteurs ont pu tenter de se racheter via des aides internationales. Mais la marque la plus visible de cette culpabilité fut le mutisme dans lequel se sont terrées ces puissances en aval du crime. Mutisme face aux dérives autoritaires ayant eu cours dès le début de la prise de pouvoir du FPR, renforcées par la présidence de Paul Kagamé. Mais mutisme aussi face aux exactions commises depuis la fin du génocide par le FPR, dans la chasse aux rescapés des forces hutues s’étant déroulée à la fin des années 1990. Puis, face au rôle important que joue le Rwanda dans la déstabilisation de la région durant le 21ème siècle. Il aura fallu que le soutien du Rwanda au M23 soit prouvé pour que certains États occidentaux rompent les liens avec Kigali, comme ce fut le cas de la Belgique par exemple.
Un accord de « paix » signé Trump… pour quoi ?
Tout récemment, le jeudi 4 décembre 2025, Felix Tshisekedi, président de la République Démocratique du Congo, et Paul Kagamé, président du Rwanda, se sont entendus afin de signer un accord chapeauté par les États-Unis de M. Trump. Cet accord a pour objectif de mettre un terme au conflit qui embrase la région des Grands lacs, en proposant diverses mesures devant amener la paix. Mais l’accord comprenait également un volet promettant aux États-Unis un accès aux richesses minières congolaises. Il semblerait donc avant tout que cet accord possède des vertus économiques, sentiment renforcé par la recrudescence des violences dans le Kivu juste après que l’accord fut signé. Si bien que le M23 prenait la ville de Bukavu une semaine plus tard. Sentiment aussi renforcé par le contentement évident du président américain Donald Trump au moment de l’accord, tandis que les deux autres protagonistes de la réunion gardaient un visage fermé et ne s’échangeaient aucun regard.
Cet accord est un bon exemple de la prédation dont est victime le Congo, et qui est certainement la cause majoritaire de la perpétuation de ce conflit. Pour obtenir un accord de paix plus que fragile, le Congo se retrouve presque littéralement contraint par une grande puissance extérieure à donner ses richesses minières aux USA. Evidemment, bien des choses seraient à dire sur la catastrophique gestion congolaise depuis des décennies, qui a pu mener à la situation économique, sociale et politique désastreuse d’aujourd’hui. Mais ce serait oublier que des enjeux immenses, qui regroupent un nombre énorme d’acteurs prennent place dans la région de l’Est du Congo.
Nous avons expliqué précédemment à quel point des minerais stratégiques comme le coltan et l’étain sont nécessaires à la production de matériel et de produits « tech », fer de lance du capitalisme globalisé industriel contemporain. Les enjeux liés à cette production complexifient solidement les justifications ethnicistes et revanchardes du conflit qui sont issues du génocide, opposant le FPR avec les FDLR (forces démocratiques de libération du Rwanda). Pour reprendre les mots de Denis Mukwege, à l’occasion d’une interview réalisée par Le Soir il y’a peu : « Ce n’est pas une guerre congolaise, mais une guerre globale menée sur notre sol ».
- Le Rwanda, nouveau gendarme africain, déploiera-t-il ses forces au Sahel ? (2022, 10 novembre). Courrier International. https://www.courrierinternational.com/article/securite-le-rwanda-nouveau-gendarme-africain-deploiera-t-il-ses-forces-au-sahel
- L’Union européenne se défend après un accord de coopération controversé sur l’exploitation de minerais stratégiques avec le Rwanda – Business and Human Rights Centre. (s. d.). Business And Human Rights Centre.
- Cuvelier, J., & Messiant, C. (2004). Réseaux de l’ombre et configurations régionales. Politique Africaine, N° 93(1), 82‑92. https://doi.org/10.3917/polaf.093.0082
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- Jones, M. G. (2025, 3 février). Conflit en RDC : l’UE sous pression pour suspendre son accord sur les minerais avec le Rwanda. Euronews. https://fr.euronews.com/my-europe/2025/02/03/conflit-en-rdc-lue-sous-pression-pour-suspendre-son-accord-sur-les-minerais-avec-le-rwanda
- Izoard, C. (2025, 9 juillet). Un néo-colonialisme technologique : comment l&rsquo ; Europe encourage la prédation minière au Congo. Terrestres. https://www.terrestres.org/2025/07/05/la-banalite-de-lempire-laccord-ue-rwanda/
- Storey, A. (2025a, octobre 20). Pillage du Congo : pourquoi les Occidentaux soutiennent le Rwanda. Le Vent Se Lève. https://lvsl.fr/pillage-du-congo-pourquoi-les-occidentaux-soutiennent-le-rwanda/
- Le Rwanda, un nouveau « gendarme » africain ? (2023, 28 novembre). Afrique XXI. https://afriquexxi.info/Le-Rwanda-un-nouveau-gendarme-africain
- Rédaction, L. (2025a, décembre 4). Trump et les dirigeants de RDC et du Rwanda signent un accord de paix à Washington – RTBF Actus. RTBF. https://www.rtbf.be/article/trump-et-les-dirigeants-de-rdc-et-du-rwanda-signent-un-accord-de-paix-a-washington-11642820
- Richet, Denis Mukwege : « Ce n’est pas une guerre congolaise, mais une guerre globale menée sur notre sol » . (2025). Le Soir. https://www.lesoir.be/716828/article/2025-12-14/denis-mukwege-ce-nest-pas-une-guerre-congolaise-mais-une-guerre-globale-menee
Bibliographie :
https://www.terrestres.org/2025/07/05/la-banalite-de-lempire-laccord-ue-rwanda/
https://afriquexxi.info/Le-Rwanda-un-nouveau-gendarme-africain
