Depuis quelques mois, les rues de certaines villes de Belgique se sont vues investies par d’étranges petits hommes verts. Non, il ne s’agit pas d’une invasion de martiens venus de l’espace mais bien de militaires déployés suite aux attentats du 7 janvier 2015 à Paris.

Cette invasion a été justifiée et légitimée par toute une batterie d’arguments invoquant la sécurité nationale, la lutte contre le terrorisme et le besoin de protéger certains lieux stratégiques ainsi que la population. Une propagande montée et ficelée pour nous faire accepter cette atteinte à notre démocratie.

À bien des égards, ce déploiement d’armes dans la rue est contestable. Comme cela a pu être encore une fois rappelé dans l’édito de la newsletter de mai, cela crée un sentiment d’insécurité, la mesure est inefficace et surtout illégale. Elle pourrait, en outre, mener à une normalisation de la présence des militaires et aboutir à une utilisation de ces mêmes militaires pour réprimer des mouvements sociaux.

C’est pour ces raisons que la CNAPD, la Ligue des droits de l’homme, Vrede vzw et la Liga voor mensenrechten, soutenues et conseillées par Progress Lawyers Network, ont décidé de porter plainte contre cette présence et appellent au soutien par le biais d’un crowdfunding.

L’annonce de cette plainte était à peine portée à l’attention du grand public que les réactions se faisaient déjà lire et entendre. Cela aurait pu être une bonne chose. Quel bonheur lorsque celles-ci prennent la forme d’un débat où chacun partage ses idées, critique ou défend l’initiative sur base d’arguments fondés –  lorsqu’on a affaire à un débat sain et démocratique, en somme –. Ce ne fut pourtant pas le cas, pour la majeure partie d’entre elles. Le jour même de l’annonce, sur les réseaux sociaux et sur les sites d’informations, on pouvait remarquer menaces et propos haineux en tout genre envers les associations qui ont porté l’initiative. Parmi ceux-ci, rares étaient ceux qui tentaient de créer le débat, de s’informer via des sources fiables et/ou d’interroger les associations sur les motivations qu’ils ne comprenaient pas. Peu d’opinions divergentes donc et une idée revenant sans cesse comme un refrain bien appris : les militaires nous protègent.

Il est vrai que certaines études indiquent qu’une grande majorité des Belges sont favorables à la présence de l’armée dans les rues. Il est vrai que, selon certaines personnalités politiques, aucun politicien n’oserait retirer les militaires de la rue de peur de la gronde citoyenne ou, si cela devait se faire, ils seraient remplacés par des milices privées.

Il n’empêche qu’il y a lieu de s’interroger sur ces réactions. Si on les prend au pied de la lettre, il semblerait que nous ne méritons pas nos subsides, que nous mettons en danger la sécurité des Belges, voire même que nous sommes à la solde des États-Unis (mais celle-là on aurait bien du mal à y croire). Dans quelle mesure de tels commentaires doivent-ils être pris au sérieux ? Est-ce réellement représentatif de l’opinion publique générale ? Mais surtout  pour quelles raisons cette partie de la population semble-t-elle convaincue que la présence des militaires est nécessaire ? Pourquoi certaines personnes se sentent-elles rassurées en voyant un militaire au coin de leur rue tous les matins ? En se posant ces questions-là, il apparaît bien vite que le discours martelé par notre gouvernement depuis des mois quant à la nécessité de leur présence porte vraisemblablement ses fruits et rentre tout doucement dans l’imaginaire collectif. Le danger de normalisation auquel nous faisions référence apparaît donc d’autant plus palpable.

En remettant la présence de l’armée dans la rue et les réactions à l’initiative « rue sans soldats » dans le contexte plus large de la guerre contre le terrorisme, on ne peut s’empêcher de penser à certains des principes de propagande de guerre[1], vieux comme le monde. La présence de l’armée se justifie dès lors par la protection de la population face à un ennemi commun sanguinaire : « nous ne voulons pas la guerre, mais notre ennemi bien et nous devons donc assurer notre sécurité. Nous ne défendons pas des intérêts particuliers, mais des objectifs nobles : la protection des citoyens belges par la présence de militaires dans les rues et les principes de la démocratie par nos interventions militaires à l’étranger ».

Ces certitudes mettent en lumière les dangers d’une propagande d’État bien construite. Un danger insidieux qui nous fait croire que les mesures de restrictions appliquées à nos libertés démocratiques sont décidées pour notre bien…

Il est donc important de continuer à manifester notre opposition à ces mesures anti-démocratiques et de rappeler que celles-ci ne devraient jamais constituer la norme. L’initiative « rue sans soldats » s’inscrit dans cette dynamique.


 [1] Mis en lumière par Lord Arthur Ponsonby au début du 20ème siècle, ces mécanismes de propagande ont été réactualisés et systématisés en 10 principes élémentaires de propagande de guerre par Anne Morelli.

Photo: ©Belga

Coralie Mampaey

Coralie Mampaey

Coralie Mampaey est chargée de projet à la CNAPD.

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