François Hollande nous le rappelle sans ambages le jour même de l’intolérable tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo : « C’est l’idéal de justice et de paix que la France porte partout sur la scène internationale » qui était visé par les assassins. Un idéal « que nous défendons aussi à travers nos soldats pour lutter contre le terrorisme et le fondamentalisme » .

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De concert avec le Président français, les autorités américaines, anglaises ou belges nous rappellent que ces idéaux de paix, de liberté et de justice doivent être défendus par la force ici et là-bas. Contre les ennemis de la liberté, l’arsenal répressif doit selon eux être renforcé: prolongation et renforcement de l’intervention militaire française en Irak (votée à la quasi unanimité de l’Assemblée nationale quatre jours après la tuerie), annonce de mesures judiciaires et policières « exceptionnelles », renforcement du contrôle aux frontières de l’Union européenne et amélioration du partage d’information. En cela, les événements de Charlie Hebdo sont bien « un 11 septembre français ».

Plus loin que l’opération policière de Verviers, en Belgique aussi nos représentants n’ont l’air de retenir des tragiques événements parisiens que la ritournelle éprouvée du tout-au-sécuritaire, en accélérant par la même occasion les plans affichés dans l’accord de gouvernement pour « lutter contre le radicalisme » – plans qui entendent certes lutter mais qui manqueront incontestablement le radicalisme. Or, l’attentat déjoué de Verviers, la tuerie de Charlie Hebdo, celle du musée juif, la prise d’otage du magasin casher, le départ de jeunes européens en Syrie et en Irak sont autant d’expressions de crises existentielles de nos sociétés occidentales qui commandent une profonde introspection quant aux raisons qui les ont rendues possibles.

Au niveau international d’abord, où la « lutte contre le terrorisme » a vu se succéder en son nom des interventions militaires qui ont approfondi le phénomène (comme en Afghanistan ou en Irak) et/ou l’ont fait se propager à l’ensemble de la région (Libye, Mali). Faut-il s’en étonner ? Non. La notion de « lutte contre le terrorisme » est vide de sens. Le terrorisme ne désigne pas une idéologie, un groupe ethnique ou une composante d’une société. Le terrorisme est une technique, contre laquelle on ne peut lutter. Cette « lutte » n’engendre dans les faits qu’un approfondissement du ressentiment et donc de la volonté du groupe visé d’user de la technique terroriste pour l’exprimer.

Il faut donc travailler activement sur les causes qui rendent possible la volonté de certains d’user de cette technique, instrumentalisés qu’ils sont par des recruteurs aux objectifs politiques nauséeux. Et ces causes de l’extrémisme violent sont largement relatées : extrême pauvreté, faim, manque d’accès à l’eau et à des services publics de premier ordre, pandémies, régimes politiques autoritaires, exploitation des ressources au détriment des populations locales, etc. Tant d’éléments qui forment le terreau de l’extrémisme violent. L’année dernière pourtant, alors que la volonté de « lutter contre le terrorisme » tend à s’universaliser (pour des raisons et des objectifs différents), les dépenses militaires mondiales se sont élevées à 1747 milliards de $, soit 2,4% du PIB mondial, soit encore 248 $ par habitant de la planète. Dans le même temps, 1,3 milliard de personnes vit avec moins de 1,25$ par jour.

La même logique s’opère désormais à l’intérieur de nos sociétés occidentales, où le ressentiment et la frustration poussent certains de nos co-sociétaires dans l’extrémisme violent. Ici aussi, le plan de « lutte contre le radicalisme » du gouvernement Michel ne vise que les conséquences visibles du phénomène. Et comme constaté sur la scène internationale, il est à craindre que cette lutte ne le renforce.

Prendre la carte d’identité des extrémistes ou les déchoir de leur nationalité, va-t-il les empêcher d’user de violence ? Certainement pas. La tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo doit finir de nous convaincre de l’urgente nécessité de repenser notre organisation sociétale pour en identifier les tares, pour mettre en évidence les causes fondamentales de ce ressentiment et de cette frustration. Ces causes, profondes et multiples, sont exacerbées par la violence des politiques austéritaires : ségrégation sociale, ségrégation spatiale, exclusion socio-économique, politique du logement, politique carcérale, système éducatif, discriminations, crispation identitaire, détricotage des services aux personnes, diplomatie du canon et de l’humiliation, politique internationale du « deux poids, deux mesures », etc. Un ensemble de phénomènes qui entraînent une perte de confiance dans nos institutions et une perte de sens dans la co-construction de notre vivre-ensemble.

Non, Monsieur Michel, la peur ne doit pas « changer de camp » . La peur ne doit plus être. Et identifier des « camps » à l’intérieur de notre pays revient irresponsablement à exacerber la situation de crispation et de tension que nous vivons. La lutte contre les causes structurelles de l’extrémisme violent doit être la réponse unanime pour exprimer notre rejet devant l’horreur qui s’est exprimée la semaine dernière, et notre solidarité avec toutes les victimes de toutes formes de violence.

Guillaume Defossé

Guillaume Defossé

Guillaume Defossé est vice-président de la CNAPD. Il en fut président de janvier 2014 à décembre 2015. Il fut également co-fondateur, secrétaire général, puis président de Génération Palestine Belgique et membre du bureau d'Ecolo J. Il est persuadé qu'une société en paix ne peut exister que dans la justice, l'égalité et la participation de tous au projet commun. Ce sont les raisons de son engagement.

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