Voilà une problématique rassembleuse : toustes contre la torture ! Ben oui. Mais derrière la précieuse unanimité de cette condamnation universelle que nous fêtons aujourd’hui tous les 26 juin, quelle place pour l’introspection collective ? Sommes-nous prêt.e.s à explorer et penser une part juste de questionnement critique des institutions auxquelles nous participons ? Si nous nous souvenons, investissons-nous ce travail de mémoire dans les actes que nous posons politiquement ?
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« Visitez le musée de la torture ! » Avez-vous remarqué comme chaque petite ville touristique exploite son patrimoine avec ce filon ? On trouve toujours bien un renégat médiéval qui permette de mettre en scène le manichéisme intemporel du méchant, contre le bon. Le bon, le juste auquel on aime tant s’identifier. Le rejet de la torture est, il est vrai, un socle pertinent pour fonder une éthique. Cette violence crasse exercée lâchement sur autrui pour obtenir de lui sa résignation et asseoir sa propre domination est formellement exécrée. Mais la spectacularisation divertissante de l’histoire conduit souvent à sa banalisation, sa récupération, son instrumentalisation.
Exemple. Au Puy du Fou, fourneau1 de l’histoire orientée auquel la Wallonie continue d’échapper heureusement, la torture et la souffrance sont toujours le fait des autres. Le fait de l’Autre construit ontologiquement comme le Méchant. Promu et vanté par des cadors au pouvoir parfois franchement réactionnaires2, on y chasse aussi les historiens, ces artisans de la relativité qui empêchent par leur travail rigoureux le mythe de la fixité et la rentable déculpabilisation. Qui empêchent d’endosser abusivement le rôle du Juste, du Pur, du Gentil, ces costumes pseudo-pédagogiques si utiles en le cas au nationalisme traditionaliste, patriarcal, suprémaciste, vigilantiste et raciste. Qui insinue par succession de beaux tableaux fantasmagoriques à adhérer dans le réel au projet de « remigration » des « barbares » par exemple. La mise en scène spectaculaire de la torture pourrait-elle être cyniquement construite pour le renforcement d’un imaginaire collectif qui désigne l’ennemi dans la réalité sociale ? C’est donc que la malicieuse récupération de l’histoire de la torture pourrait insidieusement chercher à séduire un public populaire afin de lui servir une soupe idéologique qui soutienne un projet politique nauséabond ?
Les historien.n.e.s, des journalistes, des militant.e.s qui ne s’émeuvent pas de cette pression ouvrent des chantiers plus complexes. Au fait, se pourrait-il alors que la torture, sous des formes diverses, ait aussi servi des projets politiques auxquels nos sociétés seraient associées ? Se pourrait-il que nos sociétés consentent de façon intéressée à des complicités avec des partenaires qui pratiquent en 2026 la torture contre ses propres opposant.e.s ? Autrement dit, bénéficions-nous aujourd’hui de certains dividendes de l’usage passé ou lissé de la torture ?
Passer par les applications les plus extrêmes reste nécessaire. Il est indispensable de convoquer les mémoires d’Auschwitz et du Goulag. Mais aussi celles des fascistes Carabanchel, Lipari, de Jasenovac. Des titistes de Goli Otok. Celles de l’étasunienne Abou Ghraïb, de l’iranienne Evin, de Branche 235 à Damas, celles de Boutcha. Mais aussi les sous-sols de Daesh, des mercenaires soudanais financés par l’or noir émirati. Les prisons de l’apartheid, celles des camps de rééducation de toutes sortes3. L’usage systématique de la torture caractérise évidemment les régimes autoritaires, colonialistes, militaristes, fascistes, totalitaires. La torture contre l’opposant, contre l’étranger, le résistant, contre l’Autre toujours. Pour le faire rentrer dans le rang ou terroriser une population par l’exemple de son humiliation.
Pourtant, nous aurions tort de limiter l’heuristique de l’usage de la torture à ceux dont l’Histoire a enregistré la défaite, parfois toute temporaire. Il est vital pour nos éthiques démocratiques d’explorer les usages de nos institutions et de nos partenaires. La torture est aussi utilisée par des mouvements de résistance que la guerre asymétrique emporte dans des méthodes les plus abjectes qui les éloignent de leur finalité. Défenseurs signataires des droits humains universels, aurions-nous nous aussi pratiqué puis couvert l’usage de la torture pour faire cracher l’indépendantiste congolais comme on pratiquait la gégène dans la casbah ? Aurions-nous pratiqué la chicotte pour obtenir le consentement au travail forcé ? Oui.
Commémorer les actes de torture pour condamner ses usages, c’est une formidable occasion de balayer devant la porte. Un pays ne saurait demeurer dans le formol. Cet espace de vie est constitué de diverses cultures, de différents mouvements, de rapports pluriels au monde et à l’autre, de mémoires différentes et parfois paradoxales. Certaines nous rappellent cet usage de la torture contre des leurs. C’est donc aussi à Breendonk, à la Caserne Dossin, au Fort de Huy, à l’AfricaMuseum que nous pouvons penser les complicités de l’État docile, ses institutions, nos nombreux co-nationaux. C’est là aussi l’occasion de questionner les méthodes de contrôle, de surveillance et de répression de l’État colonial belge au Congo. C’est aussi l’occasion de douter de nos partenariats stratégiques et commerciaux, des traités d’association avec des États qui pratiquent encore la torture, la peine de mort, le crime de guerre, contre l’humanité. Parfois un génocide.
D’ailleurs, nos propres potentialités et fragilités seront-elles au futur exploitées ? Sommes-nous immunisés de la tentation fasciste dont la réalisation s’accompagnerait sans faute de l’usage de la torture ? Sur eux, sur nous, sur vous, sur moi, sur toi ? D’autant que cette contrainte violente peut revêtir aujourd’hui des formes toujours plus subtiles : la technologie sociale de la torture évolue. Son invisibilisation, sa distanciation, sa justification font l’objet de déclinaisons sournoises. Les avons-nous analysées pour ne pas s’y associer ? Acceptons-nous de penser ce qui peut se dérouler si fréquemment derrière nos écrans qui précède un féminicide ? Voulons-nous connaître les conditions de fabrication de nos produits achetés à bas prix bientôt livrés par drone ? Se pourrait-il que se déclinent d’autres façons nouvelles et euphémisées de remplir les fonctions de la torture sous des formes que nos sociétés sont travaillées à accepter par éloignement, indifférence, habitude, épuisement, écœurement, profit ?
Un jour, une sorcière a (sans doute et certainement) dit : « Dis-moi quelle mémoire tu convoques et je te dirai quel avenir tu traces ! » Déplacer notre propre cadre de pensée, l’élargir à l’aide des écarteurs d’esprit que sont les faits, nourrir l’appétit de la curiosité pour les herméneutiques et les épistémès différentes, voyager grâce à d’autres mémoires vers une histoire complexe. Faire place centrale aux récits tenus dans la marginalité qui racontent la torture et ses actualisations. « Je te crois ! » Ça peut ruiner la possibilité de la certitude, ce piège souvent morbide. Ce doute heureux, permet la rencontre, permet de fertiliser la culture du lien et nous permet de cheminer de façon plus juste. Bien loin de l’autoflagellation, la joie d’enlever des œillères. Nous avons aussi pratiqué la torture. Nous avons décidé de ne plus jamais utiliser cet outil de la domination qui nie notre humanité commune. Dont acte ?
1Fourneau Saint-Hubert est le lieu pressenti d’implantation du parc Le Puy du Fou, dont
2https://www.lalibre.be/regions/namur/2025/02/07/le-projet-dimplanter-le-puy-du-fou-en-wallonie-relance-je-confirme-quil-y-a-un-interet-C5OSCHJKLRCDDORMKW3Y6K2ZPE/
3La liste qui pourrait être longue cherche sans doute vainement à ouvrir. Elle n’a pas vocation à l’exhaustivité.

