Chaque 24 juin, la communauté internationale célèbre la Journée internationale des femmes dans la diplomatie, instituée en 2022 par la résolution A/RES/76/269 de l’Assemblée générale des Nations Unies. Cette journée rend hommage aux réalisations des femmes dans le domaine diplomatique tout en invitant gouvernements, organisations internationales et société civile à promouvoir une plus grande inclusion et à lever les obstacles structurels qui freinent leur participation.
Pourtant, derrière la commémoration, l’exclusion historique des femmes des arènes de pouvoir demeure une dynamique bien vivante, que les initiatives actuelles peinent encore à véritablement inverser.
Un monde diplomatique pensé sans les femmes
L’exclusion des femmes de la sphère politique repose sur une conviction longtemps tenue pour naturelle, selon laquelle les hommes seraient intrinsèquement plus aptes à assumer des responsabilités politiques. Des théoriciens fondateurs, tels que Jean-Jacques Rousseau ou Thomas Hobbes, ont contribué à forger une vision des relations internationales qui, sans être toujours explicitement misogyne, représente néanmoins un monde sans femmes1. Ces héritages conceptuels continuent de peser lourdement sur la diplomatie contemporaine.
En 2022, les femmes ne représentaient que 16 % des délégations dans les processus de paix menés ou codirigés par l’ONU, contre 19 % en 2021 et 23 % en 2020.2
L’agenda Femmes, Paix et Sécurité
En réponse à cette dynamique d’exclusion, la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 2000, instaure l’agenda Femmes, Paix et Sécurité (FPS). Il s’agit d’une rupture symbolique majeure, les femmes cessent d’être perçues comme de simples victimes des conflits pour être reconnues comme actrices à part entière des processus de construction et de maintien de la paix3. Sept résolutions complémentaires, adoptées jusqu’en 2015, viennent renforcer cet agenda autour de cinq piliers : la prévention des violations des droits des femmes dans les conflits, leur protection contre les violences sexuelles et sexistes, leur participation aux négociations et à la reconstruction post-conflit, le soulagement des souffrances et un volet normatif4.
Sur cette base, des organisations régionales comme l’Union européenne développent leurs propres approches stratégiques, désignées sous le terme d’initiatives féministes.
Des textes ambitieux aux réalités limitées
En pratique, l’agenda FPS révèle de profondes contradictions. Les organes onusiens, et notamment le Conseil de sécurité, concentrent leurs efforts presque exclusivement sur les piliers de la protection et de la prévention de la violence5. La participation réelle des femmes à la gouvernance de paix et de sécurité, c’est-à-dire leur implication effective dans les processus décisionnels, n’est que marginalement prise en compte.
Plus fondamentalement, la définition même de l’agenda FPS tend à reproduire les stéréotypes essentialistes qu’il prétend combattre6. En associant systématiquement les femmes à une propension naturelle à la paix et au consensus, le programme occulte les situations où elles contribuent elles-mêmes à des dynamiques de violence ou d’impunité.
A cela s’ajoute une critique qui touche à l’esprit même de ces initiatives. Lorsque l’agenda FPS est approprié par des organisations régionales et internationales, il tend à s’inscrire dans un discours occidentalo-centré où la promotion de l’égalité de genre devient un argument justifiant l’intervention extérieure, plutôt qu’un objectif poursuivi pour lui-même7. Les femmes des pays concernés y sont alors présentées comme des victimes passives à émanciper selon des normes libérales occidentales8, plutôt que comme des actrices capables de définir les contours de leur propre autonomie9.
Le piège de la simple inclusion
La faille la plus profonde de l’agenda FPS tient à sa conception même de la participation. En la réduisant à une logique d’inclusion ou d’exclusion (c’est-à-dire en se contentant d’augmenter le nombre de femmes présentes à la table des négociations), le programme pratique le gender balancing sans atteindre le gender mainstreaming, qui supposerait d’intégrer véritablement la dimension du genre à tous les niveaux des processus politiques.
Or, un siège à la table des négociations n’a que peu d’effet lorsque les femmes n’y sont pas considérées comme des interlocutrices sérieuses : la présence formelle ne se convertit pas automatiquement en influence réelle10. Ce constat est d’autant plus préoccupant que les missions de maintien de la paix restent dominées par des structures militaires, elles-mêmes profondément masculines et donc vecteurs déficients de l’égalité de genre11.
Vers un vrai changement de paradigme
La Journée internationale des femmes dans la diplomatie ne peut se satisfaire d’une célébration symbolique. Elle appelle à un changement de paradigme : il ne s’agit plus de se contenter d’amener davantage de femmes à la table, mais de transformer en profondeur les structures de pouvoir qui conditionnent l’influence réelle de celles qui y prennent place.
1 Charlotte Hooper et al., “Recension : Judith Tickner, Gender in International Relations”, Women’s History Review, 1995, pp. 135-143.
2 ONU, S/2023/725, 2023.
3 Paul Kirby et Laura J. Sheperd, “The futures past of the Women, Peace and Security agenda”, International Affairs, 2016, pp. 373-392
4 ONU, S/2023/725, 2023.
5 Paul Kirby et Laura J. Sheperd, “The futures past of the Women, Peace and Security agenda”, International Affairs, 2016, pp. 373-39.
6 Paul Kirby et Laura J. Sheperd, “The futures past of the Women, Peace and Security agenda”, International Affairs, 2016, pp. 373-39.
7 Stéfanie von Hlatky, “Deploying Feminism in NATO operations”, in S. von Hlatky (dir.) Deploying Feminism, Oxford University Press, 2022, pp. 43-69
8 Maliha Chisti, “The Pull to the Liberal Public: Gender, Orientalism, and Peace Building in Afghanistan”, Journal of Women in Culture & Society, 2020, pp. 581-604.
9 Sasha Kassam, The Diplomat, https://thediplomat.com/2022/03/the-limits-of-foreign-intervention-in-promoting-womens-rights-in-afghanistan/.
10 Karin Aggestam et Ann Towns, “The gender turn in diplomacy: a new research agenda”, International Feminist Journal of Politics, 2019, pp. 9-28.
11 Toni Haastrup, “Creating Cinderella? The Unintended Consequences of the Women, Peace and Security Agenda for EU’s Mediation Architecture”, International Negotiation, 2018, pp. 218-237.

