Le 16 juin, journée de la jeunesse, un hommage aux résistant.e.s contre le racisme d’État.

Soweto, né de l’apartheid en République d’Afrique du Sud. Des décisions politiques créent ou attisent la conflictualité quand elles sont inspirées d’idéologies violentes. Lorsqu’en 1951 les nouvelles lois de ségrégation raciale interdisent la cohabitation dans les quartiers mixtes, les autorités blanches1 organisent le déplacement forcé des populations noires, des personnes, des familles, des collectivités, des amies, des gens qui avaient appris à vivre ensemble. A Johannesburg, on éloigne et on rassemble tout ce monde sur ce Doornkop, cette austère colline épineuse, qui n’est pas naturellement propice à la vie. Soweto naît donc d’un nettoyage ethnique légal.

Insistons. Un nettoyage ethnique par la loi, sous couvert de la loi. Mené par un gouvernement, consenti largement par la minorité dominante, un nettoyage ethnique qui évite la condamnation et fabrique par la rhétorique le consentement de l’opinion occidentale. Il s’abrite ainsi soigneusement derrière les images paroxystiques des génocides précédents. «  Allez, soyons raisonnables, tout de même, ça n’est pas ni pire ni pareil que... », raisonne encore la justification des gouvernements européens, notamment belges, pour faire consentir à l’envoi d’armes au régime d’apartheid avec lequel ils collaborent.

Soweto veut vivre, Soweto souffre, Soweto désobéit. Classée par le haut Zone de couleurs, Soweto accumule et encaisse la précarité des conditions de vie, la pauvreté, la pression de la surveillance et de la violence policière, la législation discriminatoire et vexatoire, la pénurie d’eau et d’électricité, l’assèchement de ses ressources d’éducation. Protestations ? La répression de l’État raciste, savante, technique, rationnelle.

Soweto file en émeute, Soweto résiste. 1976, il y a 50 ans aujourd’hui, le 16 juin. Soweto devient le symbole de la résistance à l’oppression de l’État capitaliste militarisé combinée à la domination raciste. Le monde blanc de l’Occident, qui tarde à disparaître et recompose ses projections géopolitiques, sait qu’il faut désigner la Conscience noire comme « Terroriste ». Qu’il faut délivrer à sa vigile africaine d’avant garde, le régime blanc de l’apartheid, un droit de tuer. Sans sommation, sans distinction. Il connaît la chanson pour faire consentir à sa propagande néocolonialiste : « Nous combattants de la liberté, eux les barbares terroristes ». Il protège, arme le bourreau, l’immunise. Des centaines de morts.

Mémoires qui résonnent.

Soweto, une terroriste à la Coupe du Monde. Souvent, quand on interpelle les cultivateur.ice.s de paix, on leur reproche leur naïveté face à la fatalité qui serait la seule option réaliste. Voilà une opinion qui se nourrit fort peu de l’histoire et qui la relit à rebours, de façon téléologique. Le présent n’aurait ainsi eu d’autre voie que ce qui est advenu effectivement. Cette attitude au monde exonère la part décisive des choix politiques posés un jour, dans des contextes idéologiques et des rapports de force précis, par des personnes précises et précisément conscientes. Être proche du réel, c’est donc plutôt accepter d’étudier ces analyses plus fines, comprendre l’historicité de ce qui advient, penser les paradoxes, nourrir la conscience du temps politique.

Et cela se conjugue fertilement bien sûr avec l’imaginaire, l’amour, la poésie, l’utopie, indispensables à l’invention. Cet idéalité sait emprunter les chemins du réel. En lien, ensemble avec d’autres, Nelson Mandela est de celleux là qui ont osé emprunter des voies d’émancipation, traverser l’horreur, subir l’essentialisation et son stigmate, puis, pourtant, brandir la coupe du monde de football en 2010, devant le monde entier. Ces poètes.se.s et ingénieur.e.s voient, au-delà l’immédiateté, ce qui n’est pas. Ce qui n’est pas encore là. Qui peut advenir. Le travail de mémoire de Vérité & Réconciliation, qui ne saurait être parfait et réparer tout ce qui est passé, a été inventé par les vainqueurs démocratiques de l’histoire, pour transformer des relations politiques conflictuelles en un avenir négocié plus souhaitable. Qui existe aujourd’hui.

Soweto, merci. Un régime d’apartheid a besoin de la polarisation pour se justifier. Il a besoin de qualifier ses opposants de terroristes et d’obtenir une licence à tuer. Soweto a résisté. Depuis 1994, le 16 juin est un jour de mémoire, le jour de la jeunesse. Un jour où les résistant.e.s d’hier, qui ont lutté contre la loi raciste, sont célébrés comme les légitimes acteur.ice.s d’une éthique de paix et de démocratie. Qui, dans un même mouvement de vie, ont osé dire non, à l’injustice, et dire oui, à un avenir commun.

Soweto, l’inspiration. La CNAPD s’engageait à l’époque à faire pression sur le gouvernement belge : pas d’armes pour le régime d’apartheid. L’ONU proclame un embargo en 1977. Le concept a progressivement pénétré la théorie politique et donc aujourd’hui : « Pas d’armes, pour aucun régime d’apartheid ! ».

1Sur l’usage à la CNAPD des concepts de « Race » ou de « Blanc », lire la réflexion Logiques de domination / Dominations logiques.

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