Au début des années 1970, à la différence des autres puissances européennes dont les territoires coloniaux ont obtenu leur indépendance, la dictature portugaise s’accroche lamentablement à ses colonies africaines (Angola, Mozambique, Cap-Vert, Sao-Tomé-et-Principe, Guinée-Bissau), entraînant son armée dans d’interminables guerres meurtrières “de pacification” contre les forces indépendantistes locales.
En métropole, la dictature salazariste portée par Marcelo Caetano, le successeur d’António de Oliveira Salazar, impose l’inexcusable : suspension des libertés fondamentales, interdiction des syndicats et des partis politiques d’opposition, censure généralisée… le fascisme portugais est exemplaire et funeste. Le régime réprime toute opposition, créant d’importantes vagues migratoires. Le peuple qui reste, lui, pleure ses enfants et étouffe sa colère face à la répression.
Cette colère trouve son écho dans le Mouvement des Forces Armées (MFA), créé en 1973 par d’anciens officiers opposés à de nouveaux recrutements pour le front africain. António de Spinola, ancien commandant des Forces armées en Guinée devenu vice-chef des armées, se rapproche progressivement du MFA et de son “programme des trois D” : démocratisation – décolonisation – développement économique.
Le 22 février 1974, la sortie du livre de Spinola Le Portugal et l’Avenir fait l’effet d’un séisme. L’auteur y prône la démocratisation du pays et l’autonomisation progressive des colonies. Tandis que le livre décomplexe la contestation et donne au peuple la force de s’opposer publiquement au régime de Caetano, ce dernier réalise que ses jours au pouvoir sont comptés.
Le 25 avril 1974, le MFA lance les opérations pour s’emparer du pouvoir. À minuit et vingt-cinq minutes, la chanson Grândola, Vila Morena est diffusée par la radio pour annoncer le début des opérations. Malgré les appels radio du MFA incitant la population à rester chez elle, le peuple portugais se mêle aux militaires insurgés dans les rues. Le régime, forcé de capituler, s’effondre quelques heures plus tard. Après 40 ans, la machine fasciste s’arrête d’un coup sous les cris de joie d’un peuple et de sa révolution.
Le 25 avril 1974, les militaires se rassemblent dans différents endroits, rejoints par des milliers de Portugais. L’un des points de rassemblement est le marché aux fleurs de Lisbonne. Une restauratrice pacifiste, Celeste Caeiro, offre des œillets aux soldats déployés dans les rues alentour, ces derniers les plaçant dans le canon de leurs fusils. Le geste est repris par d’autres fleuristes afin de décorer les armes des militaires, offrant un nom à la révolution d’avril 1974.
Dans la foulée, le dictateur Marcelo Caetano cède le pouvoir à Antonio Spinola. Commence alors le “Processus révolutionnaire en cours”, une période trouble de deux ans amorçant la démocratisation du pays et la décolonisation. En juillet 1974, le Portugal vote le droit à l’autodétermination de ses anciennes colonies, qui déclarent chacune leur indépendance l’année suivante. Le 2 avril 1976, après la tenue d’élections libres, l’adoption de la nouvelle Constitution portugaise cristallise le progrès et enracine les acquis de la révolution, ouvrant la voie au développement économique du pays.
La révolution des œillets est une exception et un point de départ. Exceptionnelle d’abord, car elle voit des militaires porteurs d’un projet démocratique (organisation d’élections libres, décolonisation, …), cherchant à renverser le pouvoir sans instaurer un régime autoritaire. Un point de départ, ensuite, car elle marque le début de la démocratisation de l’Europe du Sud, suivie de près par la chute de la dictature grecque (24 juillet 1974) et espagnole (mort de Franco le 20 novembre 1975).
Aujourd’hui, le travail des mémoires exige la consolidation des acquis et une attention particulière aux résurgences du passé. Après plus de 50 années de démocratie pluraliste et une alternance de gouvernements de centre-gauche et de centre-droit, la récente percée du parti d’extrême-droite Chega (22,8% aux élections législatives de mai 2025) ébranle le pays. André Ventura, le fondateur de Chega arrivé au second tour de l’élection présidentielle de février 2026 – perdant face au socialiste António José Seguro – incarne la lassitude des Portugais face à l’alternance du pouvoir. Surfant sur la question migratoire et le rejet des élites politiques, avec son slogan “Limpar Portugal” [nettoyer le Portugal], le parti a bénéficié d’une sur-médiatisation pendant les mois précédant le scrutin, rappelant l’importance des digues médiatiques face à la vague brune.
Aujourd’hui, le Portugal se souvient, célèbre et raconte. Le travail des mémoires est un travail de transmission, pour la jeunesse portugaise qui a grandi sur les fondements de la révolution d’avril 1974. Celui de la jeunesse – plus de la moitié des électeurs de Chega ont moins de 34 ans – est un travail d’écoute, pour qu’à jamais les œillets restent dans les canons.