Ce 26 mars 2026, la CNAPD a organisé une conférence en collaboration avec la Ligue des droits humains, la JOC et le collectif OSVP. Deux semaines après la journée internationale de lutte contre les violences policières, nous avons ouvert une discussion sur les luttes menées dans les salles et tribunaux après les meurtres policiers. Comme fil rouge, le dossier de Sabrina et Ouassim, tué·es par la police lors d’une course-poursuite à Bruxelles en 2017.

Nous avons discuté avec Loïca Lambert, l’avocate de la famille de Sabrina, et la tante de cette dernière, Samira Benallal. Samira a rappelé une évidence trop souvent étouffée : la vérité face aux violences policières ne devrait jamais être un combat que les familles ont à mener. Pourtant, pour celles de Sabrina et Ouassim, ce combat dure depuis 9 ans dans un mélange d’attente, d’incompréhension et d’obstacles.

L’histoire de Sabrina El Bakkali et Ouassim Toumi est un exemple tragique du long chemin des proches vers la reconnaissance, la vérité et la justice. Le 9 mai 2017, la police entame un course-poursuite derrière la moto transportant Ouassim et Sabrina, à la base pour des raisons dérisoires : une « vitesse inadaptée », un clignotant oublié et un « manque d’équipement » (c’est-à-dire des chaussures non-conformes). En conséquence, les deux jeunes sont mort·es et les trois policiers sont poursuivis pour homicide involontaire. Il faudra 6 ans et demi pour que le dossier se retrouve devant le tribunal. Pendant tout ce temps, le parquet réclame un non-lieu, estimant que la mort des deux jeunes est uniquement la faute de Ouassim. Pour les proches, la violence ne s’est pas arrêtée ce jour-là : elle s’est prolongée dans la lenteur administrative et judicaire, les obstacles procéduraux, les silences institutionnels. Neuf ans plus tard, le dossier est toujours ouvert. Neuf ans plus tard, la vérité reste à arracher.

Au début, les médias ont largement relayé la version officielle fournie par le parquet, reprenant sans recul les justifications avancées pour disculper les policiers. Ce n’est que grâce à la ténacité des familles, des proches, des témoins, avec des mobilisations constantes, des enquêtes indépendantes1 et des communiqués de presse, que d’autres récits ont commencé à émerger. Peu à peu, les informations se sont diffusées, les versions se sont confrontées, et la parole des familles a enfin trouvé un espace. Certaines chaînes télévisées ont fini par inviter les proches sur les plateaux, souvent seulement après les audiences. Cependant, on remarque que c’est lorsque des policiers sont condamnés que les médias s’y intéressent soudainement, précisément parce que cela reste exceptionnel.

Chaque 15 mars, c’est la journée internationale contre les violences policières. Depuis 2010, au moins 120 personnes sont mortes en Belgique à la suite d’un contact avec la police. Ce chiffre ne comprend ni les blessé·es, ni les humilié·es, ni toutes les personnes qui subissent des violences quotidiennes et qui ne seront jamais comptabilisées. Les violences policières ne sont pas des accidents : elles sont le produit d’un système qui banalise l’usage disproportionné de la force et qui a du mal à reconnaître ses propres responsabilités.

Le déséquilibre des chiffres interroge. Selon les statistiques du site Police Memorial2, 17 policier·ères belges sont décédé·es dans l’exercice de leurs fonctions au cours des 15 dernières années. Une enquête indépendant récente révèle que, dans le même laps de temps, 120 personnes sont mortes à la suite d’un contact avec la police3. Ce contraste frappe, et révèle avant tout une banalisation inquiétante des violences policières, du racisme, et de leurs conséquences meurtrières.

Il révèle également une tendance institutionnelle à déplacer la responsabilité vers les victimes elles-mêmes, comme lorsque le procureur affirme que Ouassim serait le seul responsable, tout en rédigeant cent pages pour examiner les responsabilités policières.

Alors comment se rendre justice lorsque les institutions semblent se protéger elles-mêmes ?

Mais qu’attend-on réellement de la justice ?

Les familles le disent avec une force bouleversante : aucune condamnation ne pourra réparer la perte d’un enfant, d’une sœur, d’un ami. La question n’est pas la hauteur de la peine. L’enjeu est de savoir si la justice sera faite. Si la vérité sera établie. Si les violences policières cesseront de se reproduire. Si les responsabilités seront clairement identifiées, assumées et lorsque nécessaire, réparées. Il s’agit aussi que ces violences ne soient plus traitées comme des incidents isolés, mais comme les signes d’un système qui doit profondément évoluer.

Dans cette affaire, comme dans tant d’autres, la justice semble se refermer sur elle-même. Les familles et la société civile réclament un système qui protège au lieu de blesser, qui reconnaît au lieu de nier, qui écoute au lieu de dissimuler.Le huis clos demandé pour l’audience empêche que les faits soient pleinement exposés publiquement. Les familles, les collectifs et les soutiens le savent : lorsque la justice se ferme, la mobilisation doit s’ouvrir pour dire que la vérité ne devrait pas être un combat. Que la justice ne devrait pas être un privilège. Que la recherche de reconnaissance et de réparation ne devrait jamais dépendre de la capacité des familles à se battre pendant des années.

Face au silence – et même souvent au mépris – des institution, le soutien s’organise. Des collectifs comme OSVP4 (Outils solidaires contre les violences policières) organisent support et lutte pour les proches des victimes. Des groupes indépendants, comme le projet Retrace5, organisent des contre-enquêtes pour participer à l’émergence de la vérité.

La CNAPD lie sa lutte contre la militarisation de la société avec celle contre la violence policière. Nous nous interpellons des logiques de contrôle, de surveillance et de répression, dont sont victimes quasi exclusivement les populations marginalisées. Celles que l’État criminalise, stigmatisme, contrôle et réprime. Ainsi, contester la militarisation revient aussi à remettre en question le rôle et les pratiques de la police, en revendiquant des alternatives fondées sur la justice sociale et le soin, plutôt que sur la force et le monopole de la violence.

Article de Joanne Etienne, stagiaire à la CNAPD

1 https://www.youtube.com/watch?v=zMqpvJJvaes

2 https://www.policememorial.be/list_policiers.php?start=2010&stop=2026

3 https://www.lesoir.be/733782/article/2026-03-11/au-moins-120-personnes-sont-decedees-la-suite-dinterventions-policieres-depuis

4 https://www.osvp.be/?page_id=42

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