Compte-rendu subjectif  et augmenté de la conférence « The soldier of the futur » de l’IRSD

Le 20 septembre 2018, l’Institut Royal supérieur de défense (IRSD) ouvrait l’année académique par une première conférence intitulée « Le soldat du futur : ruptures technologiques et contraintes opérationnelles ». Pour l’occasion, l’IRSD avait invité le Dr. Duncan Stewart, consultant de défense chez QinetiQ UK (entre autres auprès de l’OTAN) et ancien militaire britannique.

L’événement était annoncé en ces termes :

Les ruptures techniques de la révolution informationnelle ont principalement bénéficié au perfectionnement des systèmes d’armes et des plates-formes : missiles guidés de précision, drones, systèmes de surveillance à longue portée, etc. Face à l’amélioration des matériels, le fantassin pourrait presque apparaître comme le maillon faible d’organisations militaires toujours plus interconnectées en s’appuyant sur des moyens déshumanisés. Toutefois, les innovations issues de la révolution NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives) ont entraîné dans leur sillage le développement de visions nouvelles du militaire et de son environnement opérationnel et technique. Alors que, par le passé, l’armement s’adaptait à son opérateur, c’est désormais à ce dernier – le militaire – de se conformer à son armement. La définition du « soldat du futur » constitue dorénavant une préoccupation essentielle de la plupart des organisations militaires des pays industrialisés. Pour l’année 2017, les États-Unis ont consacré 2,97 milliards de dollars à la seule DARPA, l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense, en vue de la recherche sur le soldat augmenté[1]. Et ce n’est là qu’une infime partie des investissements consentis par les forces armées américaines au travers d’une architecture complexe de centres et laboratoires divers.

Aussi, ces vingt dernières années, de nombreux projets d’accroissement des aptitudes physiques du combattant ont vu le jour dans nombre de pays membres de l’OTAN et hors OTAN. Ils reposent principalement sur l’ingénierie métabolique et l’optimisation des fonctions physiologiques et neurologiques. Le matériel des militaires n’est pas oublié. Divers programmes visent à réduire le poids des équipements du fantassin en opération, à lui assigner des robots qui se chargeront de lui délivrer vivres et munitions ou encore à le doter de moyens d’interconnexion poussés.

Bon, a priori, rien de bien méchant. Comme tous les secteurs, l’armée se modernise. Une modernisation qui ne peut cependant se faire sans soulever quelques questions. D’un point de vue éthique et juridique certainement, mais également en termes d’objectifs et de stratégies militaires. Certaines de ces questions ont été soulevées pendant la conférence, d’autres beaucoup moins…

  • Protéger les soldats contre de nouvelles menaces ?

L’environnement international est par nature changeant et volatil. Les rapports de force évoluent, de nouveaux enjeux se font jour et de nouvelles menaces apparaissent. Ainsi, dans les années à venir, le changement climatique devrait engendrer un accroissement des conflits liés à l’accès aux ressources et une augmentation des besoins en assistance humanitaire. Ces prochaines années devraient également voir un nombre grandissant d’acteurs non-étatiques avoir accès à des technologies sophistiquées. Enfin, les attaques terroristes soutenues par des Etats vont probablement augmenter, ainsi que les attaques dites par proxy et les cyber-attaques, augmentant la vulnérabilité de certaines infrastructures nationales critiques.

Des changements que les entreprises d’armement qui développent les technologies du soldat du futur n’ont pas ratés. L’entreprise allemande Rheinmetall présente en ces termes son programme sur le soldat du futur : « In today’s rapidly transforming armed forces, the infantryman continues to play a central role in new operational scenarios. His mission spectrum is extremely complex, calling for capabilities enabling high-mobility operations in difficult, unfamiliar terrain, even when dismounted. Increasingly often, the infantryman has to operate in urban areas and under extreme climatic conditions. He has to contend with new asymmetric threats, and frequently faces attacks from irregular forces[2]. »

Face à ces évolutions, les manières de faire la guerre ont (et vont) indubitablement évolué. L’environnement opérationnel des soldats est ainsi considérablement modifié, impliquant de nouvelles menaces actuelles ou futures pour ces derniers : les groupes de véhicules et armes autonomes, les cyber-attaques, de nouvelles armes (projectiles explosifs guidés, armes laser, …), des conditions environnementales extrêmes, la prolifération de groupes armés non étatiques, les engins explosifs…

Ces évolutions encadrent, ou plutôt devraient encadrer, les développements technologiques visant à créer le « soldat du futur ». Des recherches qui visent deux objectifs majeurs. D’une part, elles recherchent l’efficacité militaire au regard d’objectifs stratégiques que ces derniers développements doivent pouvoir venir soutenir. D’autre part, il s’agit de sécuriser et de protéger le soldat, également face à ces nouvelles menaces, par l’intermédiaire de son équipement de combat. La réduction du risque pour le soldat apparaît en effet comme une variable essentielle. Un objectif qui est par ailleurs souligné par l’entreprise Reinhmetall qui, lorsqu’elle présente ses programmes de recherche en la matière, se donne pour but « a wellprotected soldier, equipped with robust weapons, a clear view of the tactical situation and reliable means of communication.[3] »

Tiens, en parlant de la guerre « zéro mort »… Travailler à la réduction des risques pour les soldats est évidemment un objectif louable. A ceci près que l’on peut raisonnablement douter qu’il soit purement motivé par des considérations humanitaires. Il apporte surtout de l’eau au moulin de celles et ceux qui pensent pouvoir faire la guerre en ne tuant que des « méchants » et ainsi mieux la vendre à une opinion publique rendue moins récalcitrante. L’approche humaniste est également durement mise à mal lorsque l’objectif de réduction des risques pour les soldats passe par le développement d’armements à plus forte létalité. Cherchez l’erreur. 

Ainsi, plusieurs pays développent ou acquièrent des dispositifs visant à améliorer les capacités des soldats et à les protéger (réduction du poids des équipements, meilleure protection contre les balles et projectiles, monitoring intégré de la santé des soldats). L’intérêt des Etats pour ces nouveaux dispositifs est grandissant, tout comme les budgets alloués. En 2017, la DARPA étasunienne (dont Emmanuel Macron aimerait s’inspirer pour l’Europe[4]) disposait d’un budget de 2,97 milliards de dollars (en 2017, les dépenses militaires étasuniennes s’élevaient à 610 milliards de dollars US, soit un tiers du total mondial de cette même année[5]). Ces budgets peuvent sembler relativement faibles face aux investissements faits dans d’autres secteurs militaires. (Petite pensée pour les futurs F-35 belges qui coûteront la bagatelle de 15 milliards d’euro.) Ils n’en sont pas moins révélateurs d’un réel intérêt des Etats membres de l’OTAN pour ces nouvelles technologies.

Gladius, Argus et les autres…

Gladius a été développé par l’entreprise allemande Rheinmetall et équipe une partie de la Bundeswehr[6]. Cette entreprise a également développé le système Argus qui équipe l’armée canadienne depuis peu (1632 systèmes livrés en mars 2018, le Canada a depuis effectué une nouvelle commande de 1 256 équipements supplémentaires[7]).

Du côté étasunien, c’est le système TALOS (Tactical Assault Light Operator Suit) développé avec l’aide du MIT qui équipe les forces spéciales : exosquelette pour augmenter la vitesse de déplacement des soldats, réalité augmentée, capteurs pour mesurer en temps réel les signaux vitaux des soldats, armure blindée.

Du côté russe, le programme Ratnik équipe les forces armées avec des technologies similaires.

Ces nouveaux développements visent ainsi une série d’objectifs pratiques dont la finalité est d’augmenter la capacité des futurs soldats. Ceux-ci vont de la réduction de la charge physique des soldats (à titre d’exemple, la charge portée par les soldats britanniques pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak était de 56kg en moyenne), à la diminution du temps nécessaire pour atteindre une aide médicale sur le champ de bataille (elle est d’approximativement une heure actuellement) et un meilleur monitoring de la santé des soldats, en passant par l’amélioration des capacités de tir des soldats, une meilleure ergonomie de leur équipement et des armements à plus forte létalité.

  • Le développement technologique, une fin en soi ?

Le problème avec le progrès technologique, c’est qu’il a tendance à devenir une fin en soi. Une règle à laquelle les militaires ne semblent pas déroger. La tendance serait à se focaliser sur la technologie (moyens) plutôt que sur les concepts stratégiques (méthode) et les objectifs politiques (but) qu’elle est supposée servir. Une technologie qui pourrait ainsi être déconnectée des réels besoins du soldat sur le terrain.

Malgré son important potentiel de changement sur les moyens de faire la guerre, l’impact de cette technologie est également surestimé. A quel rythme et dans quelle mesure ce changement peut-il s’opérer ? Souvent, moins vite qu’imaginé. Et dans une moindre mesure que ce qui était envisagé. L’infanterie reste effectivement fortement conditionnée dans ses capacités par les limites du corps humain, qui peuvent être repoussées grâce à la technologie et l’automatisation, mais jamais totalement dépassées. Ces limites sont d’autant plus importantes qu’à force de se focaliser sur le développement de moyens technologiques, les militaires en oublient l’importance de la formation des soldats à l’utilisation de ces derniers. Sans formation adéquate, de nouveaux équipements risquent fort de ne pas améliorer les capacités des soldats. Ainsi, les capacités de tir des soldats ne pourront être améliorées uniquement par un meilleur équipement et des fusils à plus grande précision. Leur amélioration dépend surtout d’une formation efficace et appropriée par rapport aux réalités de terrain. Des formations dans lesquelles les nouvelles technologies peuvent également se révéler utiles. Des programmes de réalité augmentée peuvent par exemple être utilisés pour améliorer les entrainements aux combats urbains. Un autre point de vue défendu lors de cette conférence est également d’investir dans la recherche en vue du développement d’une information rapide et efficace.

  • Au-delà de la technique… des questions éthiques

Les recherches en vue d’augmenter les capacités des soldats ne s’arrêtent pas à leur armure. Elles vont bien au-delà. Des programmes de recherche existent afin d’augmenter certaines capacités neurologiques ou physiques des soldats : facilitation de la prise de décision et de la prise de risque, amélioration des capacités mémorielles et d’apprentissage, meilleure résistance au stress, inhibition de la peur, suppression ou diminution de la douleur, élimination des émotions, …[8] Des questions qui ne peuvent non plus être déconnectées des recherches faites en matière d’autonomisation des systèmes d’armement (systèmes de combat terrestres autonomes, drones). Les nouvelles technologies en matière d’intelligence artificielle jouent ici un rôle essentiel. Ces innovations sont souvent réalisées dans le secteur civil et sont ensuite vendues aux armées nationales.

Ces évolutions soulèvent de sérieux motifs d’inquiétude. Préoccupations qui n’ont été que peu, voire pas, soulevées lors de la conférence. Comment sera organisé le contrôle de ces nouvelles armes qui dépassent le cadre juridique actuel ? En matière d’armes autonomes, comment établir le contrôle et les responsabilités en cas de crime de guerre ? Pourquoi ne pas plutôt investir la recherche sur le champ des armes non létales, secteur cruellement sous-financé (du dire même des militaires) ? Quelle place occupent les intérêts du complexe militaro-industriel dans ces recherches ? Qu’en est-il du rôle des entreprises privées qui développent certaines de ces technologies ? Qu’en est-il du contrôle étatique sur les forces militaires face à une privatisation de plus en plus grande de la violence ? Quelles pourraient être les conséquences de la création d’un soldat sans émotions, incapable d’éprouver de la peur et de ressentir de la douleur ? Ces conséquences seraient-elles forcément positives ?

L’amélioration des capacités des soldats et de leur protection ainsi que le développement d’armes autonomes sont présentés comme servant des intérêts moraux de réduction du risque. Permettons-nous d’en douter. La réduction du risque viendrait plutôt servir un tout autre objectif de mobilisation d’une opinion publique de plus en plus récalcitrante par rapport à l’envoi de troupes sur le terrain, en construisant la chimère de la guerre zéro mort pour mieux vendre la guerre. De sérieux doutes existent aussi sur les réelles conséquences que ces innovations auront dans un futur proche. Des préoccupations légitimes qui n’ont pourtant pas été abordées lors de la conférence de l’IRSD et semblent être évacuées tout aussi promptement que les questions éthiques. Enfin, plutôt que de chercher à tout prix de « meilleurs » moyens de faire la guerre, peut-être serait-il plus constructif de tenter de réduire les raisons de la faire, si tant est qu’elles existent…

Coralie Mampaey

[1] « L’homme augmenté » désigne un corps humain amélioré, au-delà de ses capacités naturelles, par des technologies spécifiques.

[2]https://rheinmetall-defence.com/en/rheinmetall_defence/systems_and_products/future_soldier_systems/index.php

[3]https://rheinmetall-defence.com/en/rheinmetall_defence/systems_and_products/future_soldier_systems/index.php

[4]https://www.huffingtonpost.fr/2017/09/27/6-inventions-folles-de-la-darpa-lagence-americaine-dont-macron-veut-sinspirer_a_23224274/

[5] Dépenses militaires, production et transferts d’armes, « Compendium GRIP 2018 » : https://www.grip.org/fr/node/2591

[6] Armée allemande.

[7] http://www.forces.gc.ca/en/business-equipment/integrated-soldier-system-project.page

[8] PUSCAS Ioana, « La quête du soldat augmenté », Le Monde diplomatique, septembre 2017

 

Coralie Mampaey

Coralie Mampaey

Coralie Mampaey est chargée de projet à la CNAPD.

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