Les tensions, régionales et mondiales, avec l’Iran sont à leur comble, notamment concernant son programme nucléaire. Voulant dépasser le tableau manichéen trop souvent brossé, la CNAPD a eu le plaisir lors d’un Apéro citoyen, d’écouter Firouzeh Nahavandi, Sociologue, Professeure en sciences politiques à l’Université Libre de Bruxelles. La professeure d’origine iranienne nous a présenté son analyse sociopolitique de la situation de conflit latent.

Les tensions, régionales et mondiales, avec l’Iran sont à leur comble, notamment concernant son programme nucléaire. Israël ne cache pas sa volonté de frapper militairement le pays. Les États-Unis, tout en déclarant vouloir privilégier la discussion, viennent de déployer des avions de chasses furtifs aux émirats Arabes Unis. L’Union européenne a mis sur pied une batterie de sanctions économiques pour « ramener l’Iran à la table des négociations ». Le discours du Gouvernement iranien sur sa politique nucléaire reste flou et souffle le chaud et le froid.

Voulant dépasser le tableau manichéen trop souvent brossé, la CNAPD a eu le plaisir lors d’un Apéro citoyen, d’écouter Firouzeh Nahavandi, Sociologue, Professeure en sciences politiques à l’Université Libre de Bruxelles. La professeure d’origine iranienne nous a présenté son analyse sociopolitique de la situation de conflit latent : quel est le soutien populaire à la politique nucléaire de l’Iran ? Comment analyser le flou apparent entourant la politique nucléaire de l’Iran ? Quel est le poids des prochaines élections législative et présidentielle dans l’évolution du dossier ? Madame Nahavandi a donc éclairci pour nous le tableau en nous donnant les clefs pour une approche plus compréhensive de la position iranienne, tout en rappelant qu’elle n’est pas spécialiste sur la question nucléaire.

La professeure a tenu à rappeler combien la situation vue à travers la lunette médiatique occidentale pouvait distordre l’analyse de la situation aux yeux de l’opinion publique, en brossant un tableau souvent truffé de raccourcis.

En exemple tout récent fait ainsi état, dans un quotidien à grand tirage, de la volonté tenace de l’Iran de se doter du nucléaire depuis les années 1950. Or, à cette époque, l’Iran n’était absolument pas demandeur de cette énergie, sous quelque forme que ce soit. C’était alors davantage un encouragement des États-Unis, qui dans sa croisade contre le communisme, voulait étoffer son bouclier anti-missile en prônant un programme « Atom for Peace » (Discours de Dwight Eisenhower à l’assemblée des Nations-Unies le 08 décembre 1953).

La Professeure de rappeler d’ailleurs que l’Iran comme l’Afghanistan, pays qui n’ont jamais été formellement colonisé, ont toujours été le centre de politiques d’endiguement des puissances mondiales ; ces États étant pendant la guerre froide notamment, des pays tampons entre les blocs.

Aujourd’hui cependant, les ambitions nucléaires (à usage civil) iraniennes ne font bien sûr plus de doute.
Si toutefois les ambitions iraniennes à l’égard du nucléaire restent source de doute pour l’Occident, c’est probablement, remarque Firouzeh Nahavandi, pour deux raisons principales (outre les discours agressifs du Président Ahmadinejad) :

  • La multiplicité des instances de dialogues et de décisions

Bien qu’étant un régime autoritaire n’autorisant pas d’opposition formelle, plusieurs instances, parfois concurrentes, se partagent le pouvoir ou les prérogatives en matière de nucléaire. Très peu de concertation, voire de l’opposition, n’existe entre ces instances. On peut ainsi épingler le Président Ahmadinejad, le Guide Suprême Khameneï, le responsable du département nucléaire, etc.

  • La culture politique de l’Iran

C’est sur ce deuxième point, plus obscur pour un public non averti, que Madame Nahavandi a plus largement épilogué parce qu’il permet d’appréhender la politique iranienne autrement qu’au travers de la lunette occidentale. Plusieurs éléments ont ainsi été soulignés.

Tout d’abord, la culture politique de l’Iran se traduit dans un style de négociation propre au pays, qui reste incompréhensible au négociateur occidental. Ce dernier présente et soutient une position en des termes clairs et s’y tient, du moins en principe. Il sait où il va ; ce qu’il peut négocier et ce qui n’est pas négociable. Il n’hésite pas à profiter de sa position dominante pour imposer ses vues. Le négociateur iranien a une tendance à la contradiction, à souffler le chaud et le froid, sans permettre à l’autre partie de déterminer les objectifs finaux à atteindre.

Cette manière de se jouer de la compétitivité des autres pays sur l’échiquier international, note Madame Nahavandi, est souvent l’arme des pays plus faibles sur la scène internationale. Une arme dont l’Iran a appris à se servir depuis son instrumentalisation à partir du 19ème par la Grande-Bretagne et la Russie (Cette manière de faire fait rappeler à Madame Nahavandi, la crise des missiles de Cuba en 1962, où Kennedy face aux signaux contradictoires de Kroutchev, finira par trancher en accordant foi à sa déclaration de bonnes intentions, ce qui évitera l’affrontement et assurera un statut de « sanctuaire » à l’île, vis-à-vis des USA. L’Iran aujourd’hui, souhaite également se voir ainsi « sanctuarisé » alors qu’il est entouré par la présence américaine (Afghanistan, Irak, Pakistan…).

Cette méthode s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique qui isole l’Iran. En témoigne le conflit territorial avec l’Arabie Saoudite, qui bénéficie du soutien des États-Unis, notamment.

Ensuite, le deuxième élément explicatif de la culture politique iranienne est double et s’explique par un sentiment nationaliste de fierté historique doublé d’une dimension d’humiliation et d’infériorité. Ainsi nous constatons d’un côté, le côté fier des iraniens, alimenté par l’histoire, quelque peu mystifiée de l’empire achéménide (et sa période faste sous le règne du Roi Cyrus), quand la Perse s’étendait sur une grande partie du Moyen-Orient jusqu’à la Grèce et l’Afrique. Un discours de grandeur nourrit par le pouvoir et qui « justifie » que l’Iran, cette grande nation, a droit au nucléaire (civil mais qui peut se traduire aussi par le nucléaire comme objectif de sanctuarisation du territoire).
Paradoxalement, à ce sentiment de fierté s’oppose une dimension d’humiliation alimentée par les différentes invasions dont le pays fut victime (invasions arabes, mongoles, afghanes, mainmise de l’occident sur les ports et le pétrole lors de la guerre froide). Ce sentiment d’humiliation est également alimenté par le culte du martyr véhiculé et nourrit par le chiisme, devenu religion officielle de l’Iran au 17e siècle, seulement.

De manière très caricaturale, la société iranienne est donc traversée par deux sentiments contradictoires qui pourraient correspondre à deux courants politiques dominants. Le Président Ahmadinejad, plus représentatif de la « position chiite », étant en perte de vitesse, il joue sur la tendance nationaliste qui lui est normalement concurrente. On l’a ainsi récemment vu faire un discours à Persepolis, site historique de l’Empire perse.

Fierté et humiliation, deux sentiments antagonistes qui font de l’Iran un pays doté d’une vision schizophrène, ce qui pourrait expliquer pourquoi le dialogue est sinueux. Il ne faut dès lors rien préjuger à l’heure actuelle. La menace de l’embargo européen n’est pas encore exécutée (elle doit débuter le 01 juillet) et ne le sera peut-être pas, si l’Iran, selon toute probabilité, donne des gages sérieux de bonne foi. Le chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) Yukiya Amano est arrivé lundi matin à Téhéran pour obtenir plus de coopération sur le dossier nucléaire. Il pourrait bien obtenir satisfaction. Mais celle-ci sera, préjuge Madame Nahavandi, de courte durée.

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