Dernièrement, les médias nous ont rappelé que cela fait 70 ans que la bombe nucléaire a été lâchée sur Hiroshima. On cite un nombre de morts, parfois on prend la peine de mentionner que 2 jours après Hiroshima c’est Nagasaki qui a été visée. On analyse aussi des sondages : “c’est de l’histoire ancienne” ont apparemment répondu 10% des sondés. Ayant eu l’occasion de visiter Hiroshima, cela m’interpelle d’autant plus. Heureux hasard, lors d’un récent échange avec un membre de la CNAPD à Esperanzah, j’ai eu l’occasion de partager mon ressenti. Le voici.

Bien sûr, il existe bien trop d’autres endroits marqués par l’horreur de ce que l’être humain est capable de faire. En faire la liste est impossible, mais ce qui importe, c’est de sauvegarder ces sites et surtout de propager le message bien vivant qu’ils nous renvoient. Chacun d’entre-nous devrait au moins une fois dans sa vie y être confronté.

Il y a quelques années au Cambodge, je n’avais pas eu la force ou le courage de visiter la prison, ce centre de torture aujourd’hui converti en musée, ni les “killing fields”. Mais il y a 3 ans, je me suis retrouvée au Japon, un peu par hasard. A l’occasion d’une conférence dans le cadre de mon boulot, je suis partie 15 jours plus tôt pour vadrouiller à travers une partie du pays. Après Tokyo, après plusieurs jours formidables à Kyoto, j’arrive le matin tôt à Hiroshima où un tram m’amène directement sur le site du mémorial, qui est en fait une presqu’île. C’était en semaine, fin octobre, autrement dit très très peu de touristes (tout le monde s’imagine que les cerisiers en fleurs sont la meilleure période pour apprécier le Japon, mais l’automne loin des foules, c’est pas mal non plus !). Il y avait par contre énormément d’enfants en excursion scolaire, ce qui a rendu ma visite encore plus bouleversante.

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Afin d’encourager la pratique de l’anglais, les élèves ont pour mission de collecter des réponses auprès des touristes étrangers. En échange des quelques minutes qu’on leur consacre ou d’une photo prise ensemble, ils offrent généralement des origamis, des marque-pages ou autres petits bricolages préparés en classe. Ces enfants étaient tous joyeux comme n’importe quel enfant qui part en excursion scolaire. A l’intérieur du musée ce contraste était tellement fort avec ce qui était expliqué sur les panneaux. Ou pire encore,  avec ce qui était exposé dans les vitrines, c’est-à-dire des reconstitutions en taille réelle de scènes apocalyptiques ou des objets complètement déformés par le choc. Par exemple, des gamelles et d’autres objets de la vie quotidienne accompagnés d’un récit sur la victime. La plupart des victimes étaient justement de jeunes enfants.

Pour situer le contexte, il faut savoir que Hiroshima redoutait les bombardements (dits « conventionnels » depuis l’arme nucléaire…). Il fallait éviter les incendies qui se propageraient  à travers toute la ville et d’ailleurs, une vaste entreprise de démolition des bâtiments était en cours afin de créer des corridors coupe-feu. Les hommes étant à la guerre, les jeunes hommes également, ce sont les enfants qui étaient envoyés sur les chantiers. Ils étaient donc à l’extérieur et très exposés lorsque s’abattit le feu nucléaire suivi de ses irradiations. Je me souviens d’avoir lu les témoignages de mamans qui s’étaient précipitées dehors à la recherche de leurs enfants. L’une n’avait pas reconnu sa fille jusqu’au moment où elle avait  entendu sa voix l’appeler au secours. Une autre maman, ou peut-être la même, je ne sais plus, avait donné de l’eau aux enfants qui étaient assoiffés et brûlés, mais l’eau étant elle-même aussi irradiée, cela avait précipité leur fin.

Au fur et à mesure de la visite, les larmes sont devenues trop difficiles à contenir. J’étais là en train de pleurer, une boule dans la gorge, dans le ventre, entourée de ces enfants bien vivants qui devaient avoir le même âge. Ils ne semblaient pas vraiment se rendre compte de l’horreur.

En sortant du musée, je n’étais vraiment pas bien. Avec le décalage horaire je ne pouvais pas encore appeler en Belgique. Toute seule, perdue, je me suis posé 1000 questions. Les petits Japonais qui voulaient une photo ou poser des questions ne comprenaient pas pourquoi je pleurais. J’essayais de me raccrocher au message que souhaite véhiculer le site d’Hiroshima. Plus jamais ça, plus jamais d’arme nucléaire. Une des dernières salles expose les dizaines, peut-être même les centaines de lettres que chaque maire de la ville a écrites depuis le bombardement. Des lettres écrites aux différents présidents de par le monde qui ont ordonné des campagnes de tests nucléaires. La lettre la plus récente à l’époque datait du mois d’avant, adressée à Obama. De nouvelles lettres sont écrites quasi chaque mois …

Parmi les messages que je retiens, il y avait aussi celui très beau du Japon qui honore la mémoire des nombreuses victimes coréennes. Le Japon reconnaissait que durant la guerre ses soldats avaient commis des atrocités envers le peuple coréen et que parmi les victimes d’Hiroshima figuraient de nombreux prisonniers de guerre d’origine coréenne. Cela m’a fort surprise et émue de constater qu’alors qu’on aurait pu mettre en avant une situation de victime, c’était tout à fait l’inverse. Bien sûr, la première partie du musée ne manque pas de relever tous les facteurs qui ont conduit au bombardement. En argumentant à l’appui de documents, en soutenant la thèse que le but des Américains était bien de pouvoir tester l’arme nucléaire, quelle qu’eût été la réponse donnée par l’empereur japonais à l’ultimatum. Par exemple, le choix de villes comme Hiroshima ou Nagasaki n’aurait pas été anodin, il fallait une ville au diamètre suffisamment large pour pouvoir mesurer l’impact de l’explosion en observant par la suite le périmètre de bâtiments effondrés, partiellement effondrés, à peine effondrés etc. C’est la seule météo, un ciel dégagé, qui aurait ensuite décidé de l’enchaînement fatidique…

Après ces quelques heures sur le site du mémorial, j’ai pris un bateau pour l’île de Miyajima un peu plus loin dans la baie. Une île sacrée, très verte et qui offre de belles possibilités de randonnées. C’est donc ce que j’ai fait le lendemain. Mais il aura fallu plusieurs jours pour ne plus avoir sans arrêt ces images en tête et retrouver l’appétit. Aujourd’hui encore, j’ai les photos et vidéos des petits Japonais dans mon téléphone. Je les regarde de temps en temps. Hiroshima est peut-être l’endroit qui m’a le plus marqué jusqu’à présent. Plus que n’importe quel autre endroit au monde, il m’a fait ressentir l’horreur de la guerre et des armes de destruction massive. Qui parmi les décideurs du monde, qui parmi les détenteurs de l’arme nucléaire a visité Hiroshima pour s’approcher un peu de ce que la réalité de l’impact signifie? J’ose penser que cela changerait certaines mentalités…

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