Sahara occidental – Aide humanitaire – Aperçus d’une mission civile d’observation 2019.

Les Sahraouis refusent d’être envisagés sous le seul angle de la perfusion humanitaire. Ils réclament avec fermeté leur territoire, indispensable à la construction de leur État et la satisfaction de leurs besoins. La guerre, la détermination des territoires et l’aide aux réfugiés sont encadrés par les Droits internationaux. Mais là aussi, tout se contracte, se rétrécit, se résorbe. L’humanitarisme contribue-t-il à l’enlisement et la dissimulation ? Serait-il le service après-vente de la colonisation et de l’exploitation ? « Plutôt que d’être tués à petit feu comme assistés », certains jeunes, bouillonnant d’idées, de compétences et d’énergie, envisagent « de gagner leur dignité par l’action ».


On dirait un échouage, une galère. Un centre logistique protégé par l’empilement en cercle de centaines de vieux conteneurs peinturlurés des couleurs du monde entier. La mer s’est retirée, il y a une éternité. Tous les jours, avec son équipe, il anime cette forteresse humanitaire. M. Buhubeini Yahya est le président expérimenté du Croissant rouge sahraoui (CRS). Son opinion est très claire : « 43 ans que nous attendons. Combien d’années allons-nous rester ici ? Nous ne voyons pas de lumière au bout du tunnel. Pour le moment, on donne un parachute à un malade. La seule solution, c’est une solution politique ! » Comme travailleur humanitaire, il trouve la légitimité de son travail dans le droit international. En s’appuyant sur les Conventions relatives au statut des réfugiés de Genève de 1951 et son crucial Protocole additionnel de 1967, le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) a reconnu que les personnes sahraouies déplacées ont droit à bénéficier de la protection internationale.
« En attendant, il faut bien faire quelque chose ». L’objectif double du Croissant : « sauver les vies, réduire la souffrance ». Les réfugiés des camps dépendent entièrement de l’aide internationale. En amont, le HCR et le PAM1 organisent l’acheminement : 15000 conteneurs par an, 24.000 tonnes par mois, traversent l’Algérie depuis Oran, soit plus de 1500 bornes, dans le désert, en camion. En aval, la logistique impressionnante du CRS permet la distribution vers les familles. Il s’appuie sur un organigramme rigoureux. Quelque 235 salariés soutiennent près de 3500 volontaires pour faire le job selon la division administrative. Les rations parviennent jusque dans chacun des 116 bario des 29 daira des 6 wilaya. Les résidents s’auto-gèrent, en solidarité, dans une grande dignité.

Des besoins partout.
Cet endroit du monde n’a pas été créé pour accueillir la vie. Rien ne pousse sur ce sable aride. Dans les camps de réfugiés, l’insatisfaction des besoins essentiels se vit au quotidien. L’eau et la nourriture sont la priorité. En quantité ? « Un enfant sur trois est en anémie chronique, comme deux tiers des femmes »2. En qualité ? « Les maladies iliaques sont quatre fois plus élevées que la moyenne mondiale. La ration moyenne, c’est 13 litres d’eau par personne et par jour, au lieu des 20 imposés par les normes de l’OMS ». Les visiteurs ne boivent pas de cette eau-là. Nous recevons des bouteilles. Les infrastructures sont insuffisantes : des grosses poches d’eau posées ici et là ont progressivement remplacé des bacs soudés de quatre tôles, aujourd’hui souvent abandonnées au milieu des chèvres dévoreuses de plastique. En 2018, les opérateurs ne parviennent plus à installer suffisamment de réservoirs à eau en béton, plus sains.
Le HCR et le PAM se plaignent depuis longtemps des insuffisances financières face à la tâche. Comme la râpe à fromage, les contributeurs abattent progressivement l’aide. Le PAM a récemment avalisé le recensement démographique organisé par la RASD. Le constat est simple et terrible. L’aide humanitaire est calibrée pour 133.672 personnes, soit 77% des 173.600 personnes réfugiées dans les camps. 90.000 personnes sont reconnues vulnérables. Au total, l’ONU identifie que seules 12% des personnes vivent « correctement », au sens des seuls besoins nutritionnels.

Le colis de la survie.

Par mois : Céréales 12 kg, légumineuses 2 kg, 1l d’huile végétale, 750g de sucre, 1 kg de farine de soja, 2 kg de produits frais (patates, oignons). Avant, Oxfam complétait d’un autre colis de 3 kg, mais, là, un petit kilo est distribué.

La carence en médicaments est alarmante. Au détour rapide d’une salle d’accouchement rudimentaire, l’armoire qui les rassemble est désespérément vide. Comme le regard de la doctoresse responsable du site lorsqu’elle découvre un très humble arrivage de matériel sanitaire. C’est jusqu’au Paracétamol qui manque. Bachar, s’étrangle au volant de sa grosse jeep du Protocol, saisi d’asthme, il ne peut trouver de salbutamol. Les vitamines spécifiques pour soigner les cas de malnutrition modérée et aigue sont structurellement insuffisantes. Les femmes enceintes se voient confier un coupon supplémentaire équivalent à 11$ : à elles de dégotter le nécessaire dans les petits commerces du coin.
Les maisons construites en banco ont largement été détruites à l’occasion de plusieurs épisodes diluviens autour de 2015. Aujourd’hui, un petit entrepreneur s’est mis à fabriquer des blocs de béton et les livre dans tout Smara. Plusieurs personnes y voient le symbole de l’enlisement : les tentes ditoun à deux pointes symbolisaient le temporaire, aujourd’hui on commence à construire des maisons en dur. Précaires, mais en dur. L’électricité a été installée dans les camps, progressivement depuis les pluies diluviennes de 2015. Un cadeau ? Le branchement coûte 7 dollars auxquels il faut ajouter la consommation qui grève bien d’un tiers le maigre salaire d’une institutrice, 33 dollars par mois via un financement de l’UNICEF.
Le wali du camp de Smara, membre du Polisario, tente d’améliorer la gestion des déchets qui fait cruellement défaut. Depuis les années 2010 qui voient l’arrivée massive d’un petit commerce libre qui importe une quantité inimaginable d’emballages plastiques. Après consommation, Ils jonchent la seule route, asphaltée récemment par l’Algérie.
On pourrait aussi se laisser emporter par l’enthousiasme d’une « aide supplémentaire » de l’Union européenne de 800.000 EUR. 250 projets autonomes ont été financés sur la base d’un concours entre jeunes réfugiés. 10 projets sélectionnés par Wilaya et des budgets moyens de 1500EUR. C’est vrai que le sourire de Khalid est séduisant : sa nouvelle boulangerie, à lui et sa sœur, fonctionne du tonnerre et ses 75 pains quotidiens sont tous vendus. Son projet a reçu le financement via DRC3, une des ONG très active. Pareillement, l’activité de blanchisserie d’Ali Sheykh parait aussi florissante : les commandes du vêtement traditionnel qu’il colore avec des pigments de qualité et qu’il nettoie. Fier de ce succès, il n’en voit pas moins le revers de la pièce qu’il gagne désormais. Il nous montre la pièce adjacente de 3 mètres sur 2, à la fois réserve et chambre à coucher pour lui et sa femme. Malgré la haute valeur ajoutée de son travail et la fierté d’avoir formé quatre personnes, Ali fait une foutue grimace quand il nous dit qu’il ne voit pas beaucoup ses enfants en-dehors du vendredi. Des projets en autonomie donc, qui façonne ses entrepreneurs selon les règles mondialisées du marché.

L’aide, service après-vente des marchands d’armes ?

Le Musée de la Résistance, qui pourrait aussi s’appeler le Musée de l’Identité Nationale, collectionne les armes européennes ou américaines capturées sur les fronts. Tanks Panhard, mitrailleuses FN-Mag, mortiers NR-475 canons, bombes à sous-munitions CBU-58 A/B, Mirage de chasse. Ce qui frappe, c’est, les mines. Près de 7 millions ont été dissimulées, prêtes à bondir et à dévorer une jambe, une patte ou tout qui l’accompagne. La SMACO, l’organe de la RASD qui coordonne le déminage avec l’UNMAS4 tient les comptes : 9% sont de fabrication belge, de huit types différents, antitank ou anti-personnel, dont la PRB-M355. Mais là aussi, le financement diminue et les moyens s’étiolent : seules deux malheureuses équipes poursuivent aujourd’hui la chasse aux lâches tueuses disséminées le long des 2700 km du mur.

 

Bonne âme, bonne poire ?

Pas simple d’être travailleur d’une des 19 ONG actives ! Elles réalisent à peu près 30% de l’aide. Les habitants perçoivent de plus en plus mal leur valeur ajoutée. M. Mohammed Salah, jeune diplomate de retour du siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, ne pardonne pas la hauteur de leurs salaires. Surtout quand l’aide se comprime et que les travailleurs locaux sont les premiers licenciés. Alors que leurs salaires à eux ne dépassent pas les 500 Euros. Il estime que leur présence promeut un modèle libéral, managérial, qu’il appelle « occidental », qu’elle permet avant tout de flatter « les bonnes consciences des opinions internationales ». Dans la cour fermée et gardée du Protocole de Rabuni, les travailleurs d’Oxfam sont d’ailleurs prudents quand ils défendent solidement la sincérité de leur engagement professionnel. Dans leur discours pourtant, le constat transparait. À l’image de leur financement, l’aide mensuelle en légumes se réduit à peau de chagrin, les potagers gagnés sur le désert sont rares, souvent secs et nus, les beaux projets d’aquaponie pour la production de fourrage sont marginaux. La tentation de la violence se défend au sein même des ateliers de promotion de la non-violence. Les travailleurs humanitaires, indépendamment de la qualité de leur travail propre, symbolisent aux yeux de plusieurs interlocuteurs, l’instrument de la stagnation. La rustine humanitaire donc que les États européens mettent en vitrine rutilante, le mirage de leur implication désertique. Et rien ne change…

Moins d’aide, pas de solution : la cocotte-minute !
Alors, aider couterait cher. Le tropisme de l’austérité dépassé, l’analyse des chiffres tempère. Le budget de l’aide prévoyait 65 millions de dollars pour 2019, un chiffre jugé plutôt pertinent par les acteurs sahraouis. M. Sidati, de la délégation du Polisario auprès l’Union européenne à Bruxelles, relevait au début du mois de novembre que la prognose avant bilan n’alignait la dépense que de 14 malheureux millions. Et sans doute quelques autres sparadraps bilatéraux6. Comparaison n’est pas raison. Mais la Minurso et ses 700 membres de personnel, dont la mission est d’observer le respect du cessez-le-feu et d’organiser le référendum, pourra compter sur un budget de 60 millions de dollars pour un an d’exercice. En synthèse, la lecture est cruelle. Ladite communauté internationale dépense donc quatre fois plus pour maintenir le statu quo que pour venir en aide aux victimes de l’absence de toute solution politique. L’aide humanitaire permet juste de ne pas mourir. Le Droit international est bafoué et rendu inopérant. Le temps passe. Faut-il dès lors s’étonner qu’un peuple éduqué à la chose politique envisage d’autres moyens d’émancipation ? Le terreau de la violence s’y fertilise. Certains, les yeux émus, évoquent le chemin de la diaspora. D’autres, redoutent que leurs enfants devenus grands retrouvent le chemin de la violence armée. En situation asymétrique, la sale guerre « contre le terrorisme » les repousserait nécessairement du mauvais côté de l’Histoire. Et si c’était là la stratégie de ceux qui organisent l’oubli pour exploiter le territoire à leurs fins ?

Loin d’être passifs, les Sahraouis exigent une solution politique au conflit qui les oppose au Maroc. « Personne n’est retenu ici contre son gré », souligne le Walli de Smara. Chacun peut entreprendre de tracer sa vie, individuellement. Et pourtant la volonté de milliers de personnes les inscrit ici dans ce projet politique. En attendant, c’est dans leurs corps et leurs âmes qu’ils vivent la souffrance. À nous Européens, au vu de la balance politico-commerciale avec l’État partenaire occupant, ça ne coute pas un kopek. Au contraire.

L’aide algérienne, entre intérêt, réalisme et altruisme.

Il n’est pas aisé d’apprécier correctement les enjeux de l’aide algérienne. Éducation, attribution d’un territoire autoadministré, soins de santé. Les Sahraouis sont très reconnaissants. Bien sûr, dans une analyse réaliste de l’action politique d’un État, le désintéressement n’est jamais loin. Ennemi en 1960, le Maroc demeure un adversaire stratégique et idéologique. Celui-ci reproche à l’Algérie d’instrumentaliser la cause sahraouie dans une perspective claire : affaiblir un concurrent politique, idéologique et économique, accéder à l’Océan atlantique et aux ressources.

 

Thibault ZALESKI


1 PAM : Programme alimentaire mondial, agence de l’ONU.

2 Enquête du PAM et HCR, mars 2019.

3 Danish Refugee Council.

4 UNMAS, le service de l’ONU de l’action contre les mines. Voir https://www.unmas.org/en/programmes/westernsahara
5 La Belgique a signé en 1997 la Convention interdisant les mines anti-personnel. PRB avait été démilitarisée en 1990 et fit faillite en 1993.
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Alix André

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